Marie Chouinard: la vie dans la peau

On l’a vue danser presque nue, peinte en rouge jusque sur les seins, en grognant comme une bête. Elle aurait vomi et même uriné sur scène. Et la légende raconte qu’à la fin d’un de ses spectacles, où elle se roulait dans l’huile, elle invitait un volontaire à l’accompagner chez elle pour y passer la nuit. Comme les danseurs japonais d’après la Bombe, Marie Chouinard, la divine Marie Chouinard, mi-femme, mi-liane, pourrait dire qu’elle essaie de danser « des deux côtés de la peau ».

« En fait, je n’oublie jamais que le corps est une structure organique », corrige-t-elle en entrevue dans son studio du boulevard Saint-Laurent, à Montréal. C’est là qu’est installée sa compagnie et qu’elle a créé ses dernières œuvres, dont le fabuleux Sacre du printemps (1993), qui a été vu par des milliers de spectateurs à travers le monde, à Taïwan comme en Allemagne, en Israël comme en Autriche. Le Sacre… est représenté à Montréal cette semaine, à compter de demain, au Monument National. Au total, le carnet de route artistique de la danseuse-chorégraphe de 40 ans compte déjà une trentaine de créations qui durent entre 90 secondes et 90 minutes.

Comme sa mère, elle a d’abord rêvé de devenir comédienne – elle a même passé une audition pour être admise à l’École nationale de théâtre. « J’étais sur la liste d’attente, c’est mon petit velours… Souvent, je m’imaginais aussi que je serais journaliste-anthropologue, visiteuse des peuples de la terre. Je rêvais de faire de grands reportages sur les cultures du monde, sur les différentes façons de vivre, de ressentir les choses. Je m’imaginais aussi pilote d’avion, mais je ne sais plus pourquoi. Et puis encore plus jeune je m’imaginais devenir moine, oui, oui, moine, même si je ne suis pas croyante. »

À cette époque – elle avait cinq ou six ans – elle se rappelle avoir vu son père vivre une crise de foi très profonde et en ressortir incroyant. Sa mère, elle, a failli mourir en accouchant de son dernier enfant, et aurait alors eu des visions mystiques qui l’auraient paradoxalement rendue athée. « Malgré ça, dans ma famille on a une certaine sensibilité aux choses religieuses, dit Marie Chouinard. En fait, on adore la vie avec une force quasi religieuse. Moi en tout cas, je trouve ça fantastique, incompréhensible et presque miraculeux d’être en vie. La vie m’étonne, me fascine et me comble. Je le sens bien que c’est une chance sur un milliard de quatre cent millions de trois millions de possibilités que je sois arrivée ici. »

Ici et maintenant

Dieu, la Providence, et quelques rencontres exceptionnelles ont donc décidé qu’elle existerait, ici, maintenant, et qu’elle serait artiste, danseuse, chorégraphe. « Pour moi, c’est la seule chose que je puisse faire en ce moment qui se rapproche le plus de donner mon temps au sacré », dit-elle.

« Il y a une grande intelligence du corps, une grande complexité du corps, une multiplicité de corps avec lesquelles j’essaie de composer », poursuit-elle en se levant, pour donner des exemples, en ondulant de son long corps musclé, en levant les bras au ciel comme pour une prière, en agitant sa crinière blonde harnachée, en se cabrant comme un animal soudainement transpercé. « J’essaie de danser avec le système nerveux, le système musculaire, les champs de force, la voix, le souffle, l’esprit, la pensée, la mémoire et même le code génétique si c’est possible. »

Pour elle, tout se tient et fusionne. La danse est un sixième sens rattaché à tous les autres. Pour elle, la danse est l’aspect organique, poétique et spirituel de la vie. « C’est la manière d’actualiser, de fusionner, de célébrer ces trois aspects », précise-t-elle. Ce n’est donc pas une simple traduction et jamais une abstraction. C’est la vie elle-même, bouillonnante, inscrite dans le temps et l’espace – STAB (Space, Time and Beyond), dit le titre d’une de ses pièces –, c’est l’existence incarnée dans la chair, animée de mouvements, mais toujours libre, intuitive et malgré tout consciente.

On pourrait presque dire de Marie Chouinard qu’elle est une danseuse spiritualiste, comme on dit de Bergson qu’il est un philosophe spiritualiste. Elle aussi, elle cherche à comprendre la vie par des intuitions immédiates, à se transporter jusqu’au cœur du monde, des choses et des êtres qui le peuplent et l’animent, pour coïncider avec ce qu’ils ont d’essentiel. La danse comme la conçoit cette grande prêtresse postmoderne est une sorte de force divinatrice qui l’aide à découvrir ses profondeurs les plus intimes comme celles de tout ce qui vit, bat et s’ébat autour d’elle. La danse est geste. La danse est mouvement. Mais quand elle est ce qu’elle doit vraiment être, elle devient une métaphysique concrète de la vie, un élan vital, tout simplement.

« Pour moi le plus surprenant ce n’est pas que les choses disparaissent, mais qu’elles existent », dit-elle en frappant cette fois du poing le mur de son studio. « Je fais ça et je ne passe pas à travers le mur. C’est ça qui est merveilleux. On est dans la réalité et c’est déjà incroyable. Je frappe le sol et je rencontre quelque chose. D’autres s’étonneraient si leur pied ou leur poing passaient à travers, moi, ça me fascine assez de voir que cette matière existe, que le monde soit là, que j’en fasse partie, que j’y vive consciente et en mouvement. »

La célébration

D’où sa fascination pour Picasso, son « phare » comme elle le dit. Parce qu’il n’a jamais arrêté de créer, de se questionner, de se changer lui-même en transformant le monde. Elle refuse toutefois de s’apparenter à d’autres chorégraphes ou d’autres danseurs. Même pas à Nijinsky, dont elle s’est pourtant inspirée en 1987 pour (re) créer son Après-midi d’un faune. « On ne le connaît pas vraiment, explique-t-elle. Les peintres ont des références concrètes, mais nous, en danse, on n’a pas vraiment de traces du passé. »

Alors d’où lui est venue l’inspiration ? Pour cette œuvre, elle a examiné des photographies de Nijinsky prises par Adolphe Meyer. Mais la danse de profil, à plat et à l’horizontal finalement produite par Marie Chouinard évoquait aussi les fresques égyptiennes et les vases grecs.

En fait, l’idée est toujours de célébrer la vie, brute et brutale. Pour le Sacre du Printemps, un des ballets-cultes du XXe siècle (Nijinsky-Diaghilev, encore, Messine, Béjart, Kudelka, Pina Bausch…), Marie Chouinard a même réussi à inculquer sa passion de l’organique et ses techniques extrêmement exigeantes à plusieurs danseurs qui constituaient « le 108s instrument de l’orchestre de la version de Boulez ».

On a remarqué qu’en tant que chorégraphe, elle a en quelque sorte combiné les solos de la danseuse. C’est vrai. Mais c’est parce que cette logique servait parfaitement l’intuition de base qui était de mettre en scène la première seconde de la vie, le moment miraculeux de la création qui fait qu’il n’y avait rien, puis que quelque chose a surgi, des atomes, des molécules, une première pulsion.

Son Sacre du Printemps, compose finalement une nouvelle histoire naturelle, vue et vécue de l’intérieur par les danseurs et les formes de plus en plus vivantes qu’ils incarnent dans des costumes où apparaissent des antennes, des cornes et des griffes. C’est le degré zéro plus un de l’existence, le premier « il y a ».

« Je déteste le livret de ce ballet, dit Marie Chouinard. Pour moi, il n’y a pas de villageois en transe là-dedans. C’est plus profond. Je ne propose pas d’exaltation de la sexualité ou de rencontre mâle/femelle. Ce qui m’intéresse dans cette pièce, c’est la naissance et la mutation du rien vers le tout, l’aventure miraculeuse qui commence et mène jusqu’à nous. Je danse pour tenter d’échapper au néant, pour tenter de guérir un peu la vie qui est merveilleuse, mais qui nous blesse, si souvent. »

Marie Reine du monde

Marie Chouinard appartient « à la grande famille Chouinard », celle du chanteur de charme et humoriste Jacques Normand, du comédien Normand Chouinard, de l’ancien animateur de Radio-Canada Pierre Chouinard, et de Camille Chouinard, son père, qui a été journaliste à la SRC. « Je viens d’une famille de communicateurs, d’hommes de parole », dit-elle.

Marie Chouinard est née à Québec en 1955. Elle est l’aînée d’une famille de cinq enfants qui a déménagé au nord de Montréal, à Lorraine, au début des années soixante. Sa mère, une Rousseau, a alors abandonné sa carrière de comédienne.

Son baptême des techniques du corps (si l’on peut dire), elle l’a en fait vécu à la piscine municipale de Lorraine. Une première expérience de la « perfection du mouvement », d’une « technique de respiration », d’une « activité sans finalité » et de « l’euphorie du moment présent ». « Je nageais un mille en une heure, je me couchais sur le gazon et j’étais en extase, vraiment. »

Puis, un peu par hasard, vers 16 ans, elle a quitté l’école et s’est inscrite à des cours de danse auprès de Tom Scott, un ancien danseur du New York City Ballet. Histoire d’expérimenter d’autres « techniques du corps », comme elle faisait aussi de la gymnastique et du taï-chi. Elle y est restée six ans et a reçu là une formation classique. « Maintenant, je suis très contente de cette formation, comme je suis heureuse d’avoir appris le latin. Je suis passée par un moule qui a fait ses preuves, une tradition éprouvée et ça c’est essentiel. Mais, à l’époque, je faisais de la danse par passion physique. Je ne pensais jamais en faire une carrière, parce que je trouvais que c’était une forme d’art bâtarde. »

Elle est beaucoup moins sévère maintenant. « On a quoi, six troupes qui font des tournées internationales et qui influencent ce qui se fait à l’étranger. Il faut le dire et le répéter parce que c’est vrai : Montréal, c’est la capitale mondiale de la danse contemporaine. »

Elle fait partie de cette élite depuis qu’elle a vu danser Simone Forti en solo, par hasard, à la fin des années 70. « Avec elle, en un soir, d’un seul coup, j’ai compris que la danse pouvait devenir du grand art. »

Une semaine plus tard, elle se retrouvait en studio, seule, pieds nus, à expérimenter le mouvement, ses mouvements. « Pour moi, ça a été comme quand un héros de bédé met sa bague, se transforme et s’envole », dit-elle en faisant le geste, en levant le bras et en fermant les yeux. « C’est comme si je faisais des voyages dans le temps. L’espace se repliait. Avec un mouvement, je me retrouvais en Égypte, il y a 3000 ans. »

« Qu’est-ce que tu fais », lui a demandé la danseuse Dena Devida, de Tangente, au bout d’un certain temps.

« Je travaille en studio, toute seule », a répondu Marie Chouinard

« Tu crées une chorégraphie ? »

« Non, non, je bouge toute seule, j’invente des mouvements… »
« Alors c’est ça, tu chorégraphies. Dans trois mois on organise une soirée, tu viendras nous présenter ça. »

Elle y est allée. C’était en 1979. Sa pièce s’intitulait Cristallisation et les spectateurs ont été médusés par la force et l’audace de ce qu’ils ont vu et qui a bientôt été suivi par Marie Chien Noir (1982), Earthquake in the Heartchakra (1985), STAB (1986), L’Après-midi d’un faune (1987), Lettre ouverte à Terpsichore (1990), Les Trous du ciel (1991) et le divin Sacre du Printemps (1993). Marie Chouinard, de « la grande famille des Chouinard » s’est à son tour fait un nom.