Aux sources de deux oeuvres organiques et mythiques de Marie Chouinard

Selon Marie Chouinard, si la musique de Stravinski a su traverser les temps, c’est parce qu’on peut y lire la solitude humaine dans notre rapport au cosmos.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Selon Marie Chouinard, si la musique de Stravinski a su traverser les temps, c’est parce qu’on peut y lire la solitude humaine dans notre rapport au cosmos.

Réveil de la belle saison oblige, Danse Danse invite le public au rituel du spectacle pour un retour à Montréal attendu du Prélude à l’après-midi d’un faune et du Sacre du printemps de la Compagnie Marie Chouinard. Créations internationalement célébrées, cette fois c’est l’Orchestre symphonique des jeunes de Montréal qui accompagnera les virtuoses et mythiques créatures à cornes dans leur danse aux pulsations vitales et atomiques. Mais qu’y a-t-il au juste dans ces deux oeuvres incontournables du début des années 1990 qui inscrivent la chorégraphe au panthéon de la danse contemporaine ?

Avec ces mouvements qui brouillent les frontières entre l’humain et l’animal, le travail de coaching méticuleux de Marie Chouinard auprès de ses danseurs apparaîtrait comme une réponse évidente. « Je suis une amoureuse des danseurs. Je trouve que c’est une race à part. Ils sont sensibles, à l’écoute, ils ont des intelligences corporelles et des sensibilités extraordinaires », s’émerveille la chorégraphe, qui s’estime chanceuse de pouvoir travailler auprès de ces êtres doués d’une sensibilité hors du commun.

Photo: Compagnie Marie Chouinard Une scène de «Prélude à l’après-midi d’un faune»

Voyant leur aboutissement en 1993 et 1994, les deux créations cultes partagent l’aura de Vaslav Nijinski, célèbre chorégraphe des Ballets russes. Pour son Prélude, Marie Chouinard s’est inspirée des photographies de l’original et saisissant faune. Renversant les codes des genres, cette figure mythologique en rut est incarnée sur scène par une femme, dans ce premier solo que l’artiste transmet alors à Dominique Porte. Dans les plus récentes représentations, c’est Carole Prieur, interprète depuis 25 ans dans la compagnie, qui s’y frotte. « Dans les grandes traditions que ce soit dans les débuts du théâtre grec ou le théâtre nô, les hommes jouaient les rôles de femme. Je trouve que c’est extraordinaire de faire jouer le sexe opposé par un interprète, ça le pousse à aller dans les archétypes et les fondements des rôles masculins et féminins », explique-t-elle.

Dans la première version du solo L’après-midi d’un faune (1987), elle avait écarté la musique de Debussy qui, selon elle, passait à côté de l’animalité du faune, et avait choisi de symboliser les nymphes par des faisceaux de lumière. « Les nymphes devaient être bien jolies, mais elles ne m’intéressaient pas. Il faut lire le poème de Mallarmé : ce sont des choses évanescentes, elles sont un rêve. C’est Nijinski, le choc dans cette oeuvre ! C’est lui le phénomène. C’est de lui que Sarah Bernhardt a dit : “ Mon Dieu, j’ai peur ! quand elle l’a vue sur scène », affirme Marie Chouinard.

Ce n’est que plus tard qu’elleaccepte de réintégrer la musique de Debussy — que Nijinski lui aussi, par ailleurs, détestait —, voyant finalement dans cet air mélodieux la chaleur et les odeurs de l’été dans les montagnes grecques autour du terrassant faune.

Le Big Bang, de Stravinski à Chouinard

Rejetant les étiquettes et n’ayant pas l’ambition de refléter le monde contemporain, la perception qu’a Marie Chouinard des deux oeuvres canoniques de la danse est hors du temps. « Quand j’ai compris que je voulais chorégraphier Le sacre, je me suis interdit d’en regarder d’autres versions. Cette oeuvre est une histoire entre Stravinski et moi. Non pas entre l’histoire de la danse et moi. D’ailleurs, je n’ai pas travaillé avec son livret, je ne l’aime pas du tout. Son histoire de sacrifice de la femme, je la trouve machiste et ancienne », dit-elle avec ferveur.

Comme point de départ, le corps. Alors qu’elle traversait une période de jeûne, la musique de Stravinski a eu sur elle l’effet d’une épiphanie, tant et si bien que cette symphonie puissante entre en résonance avec sa danse organique toute singulière, où le corps devient un univers habité de plusieurs couches de réalité. « Parce que j’étais dans un état d’hypersensibilité, j’entendais la musique non pas à partir de mes oreilles, mais par ma colonne vertébrale, mes cellules et ma moelle épinière », se souvient-elle.

Selon elle, si la musique de Stravinski a su traverser les temps, c’est parce qu’on peut y lire la solitude humaine dans notre rapport au cosmos. Bien au-delà du printemps, c’est la consécration de l’apparition de la vie, de la matière et du concret. C’est ce sens métaphysique que la chorégraphe retient dans cette réinterprétation.

Les oeuvres ayant marqué l’histoire ont le mérite de s’être construites en rupture avec les traditions dans lesquelles elles ont vu le jour. Ainsi, Le prélude et Le sacre, deux ballets à l’origine chorégraphiés par Nijinski sur les opus de Stravinski et de Debussy, ont marqué les prémices de la danse et de la musique modernes. Celles de Chouinard visent à transcender les sources de son art, pour remonter et refléter les fondements mêmes de l’imaginaire collectif et de ses archétypes, ainsi que de l’univers et la vie. Une approche purement métaphysique.

Prélude à l’après-midi d’un faune et Le Sacre du printemps

De Marie Chouinard. Avec Sébastien Cossette-Masse, Paige Culley, Valeria Galluccio, Leon Kupferschmid, Lucy M. May, Mariusz Ostrowski, Sacha Ouellette-Deguire, Carol Prieur, James Viveiros, Megan Walbaum. Musique : Claude Debussy et Igor Stravinski, jouée par l’Orchestre symphonique des jeunes de Montréal. Au théâtre Maisonneuve de la Place des Arts, le 31 mars et les 1er et 2 avril.