Danse - Femmes furieuses

C'est à un déluge de mouvements que nous convie José Navas avec sa dernière pièce, Adela mi amor. Six femmes (ou six incarnations de la même femme?) en proie à une terrible urgence de vivre déversent tout leur désespoir, leur amour et leur rage dans une danse furieuse.

Dès le premier tableau, ces passions sont en quelque sorte sublimées dans un flot ininterrompu de mouvements que déclenche un étrange baiser, à la fois doux et destructeur. Navas semble vouloir effacer toute trace d'influence autre que chorégraphique. Il en résulte une gestuelle qui repousse les limites de sa signature habituelle. Outre les lignes pures, formelles, et l'extrême physicalité de sa danse surgissent des mouvements plus organiques et éclatés. Les danseuses livrent une interprétation enlevante, certaines étant carrément poignantes.

De La Casa de Bernarda Alba de Federico García Lorca, dont le chorégraphe s'est inspiré, il ne reste que la pulsion de vie (et de mort) de ses personnages féminins. La trame théâtrale est complètement éradiquée pour ne laisser place qu'à la pure abstraction de la danse. Si bien que les quelques éléments dramatiques qui s'insèrent au gré de la pièce semblent parfois de trop. Ainsi en est-il de ce rire d'insensée que vocifère une des danseuses et du monologue délirant d'obscénités d'Anne Le Beau (qui rappelle le solo que lui avait signé Brigitte Haentjens à l'automne). Il en résulte une étrange inégalité d'humeurs dans la chorégraphie, tantôt envoûtantes, tantôt détonnantes.

Le véritable corps dramatique de cette pièce se trouve concentré dans la trame musique magistrale, livrée en direct sur scène par Michel F. Côté, alter ego de ses âmes féminines en déroute. Techno et bruitages qui se font l'écho de leurs désirs, jusqu'à cette symbiose puissante entre une respiration illustrée en musique et les renflements de la cage thoracique d'une danseuse au bord de la crise.

La scénographie dépouillée se charge graduellement d'effets de lumière pas toujours heureux, dont cette bande vert fluorescent qui encadre la scène. Les chemises et maillots violacés que portent les interprètes auraient suffi à souligner l'importance récurrente des couleurs vives chez Navas. La mise en espace des corps est particulièrement originale avec cette récurrence d'une ligne que forment les danseuses.

La pénombre ambiante de la scène sans décor, avec des éclairages qui se découpent sur les corps et qui évoquent le travail sculptural d'un Édouard Lock ou d'une Hélène Blackburn, jette paradoxalement une humeur plus crue sur son travail. La sensualité habituelle de la danse de Navas se montre d'ailleurs sous un jour plus sombre, comme décharnée.

L'explosion chorégraphique initiale cède la place à des tableaux plus lents, dont ces quelques duos empreints de douceur et d'abandon, mais jamais pour très longtemps. L'énergie fougueuse reprend le dessus tôt ou tard, au plus grand bonheur de ceux qui trouvaient que la danse avait fait trop de concessions à ses disciplines soeurs ces dernières années.