Festin d’images en format poche

Les deux créateurs Catherine Tardif et Michel F. Côté se sont emparés librement des photographies du magazine de deux artistes italiens loufoques et provocateurs.
Photo: Tiari Kese Les deux créateurs Catherine Tardif et Michel F. Côté se sont emparés librement des photographies du magazine de deux artistes italiens loufoques et provocateurs.

Imaginez un show qui, comme un livre de poche, serait léger, facile à exporter et qui jumellerait adroitement art visuel et mouvements improvisés. C’est l’idée qui a germé dans les esprits fantaisistes de la chorégraphe Catherine Tardif et du musicien Michel F. Côté, les fondateurs de la compagnie Et Mariane et Simon. Accompagnés de dix interprètes, c’est avec une nouvelle création-concept, Mobilier mental, qu’ils fouleront les planches du Monument-National pour présenter leur dernière trouvaille.

Pour ce spectacle de poche ludique, nécessitant tout au plus quatre répétitions, les deux complices ont convié des interprètes et chorégraphes de renom et émergents, ainsi que le musicien Alexander MacSween. Les règles du jeu sont simples : les performeurs seront tour à tour tirés au sort et, en dix secondes chrono, devront composer à partir d’une photo qui s’affichera de manière aléatoire sur un moniteur. « Il n’y a aucune action qui va se faire sans le dévoilement d’une image, soit à l’interprète ou au public. Notre moteur, c’est l’image », déclare Catherine Tardif.

Les deux créateurs se sont emparés librement de près de 500 photographies de Permanent Food, le magazine des deux artistes italiens loufoques et provocateurs Maurizio Cattelan et Paola Manfrin. Cette kleptomanie artistique est une revendication des éditeurs du magazine qualifié de « cannibale » par leurs auteurs, car composé essentiellement d’illustrations provenant de journaux du monde entier, volées, piratées et détournées de leurs sens.

Avec Mobilier mental, Catherine Tardif et Michel F. Côté se sont approprié à leur manière les mots d’ordre de Cattelan et Manfrin. « L’univers de chacune des revues est proche du travail chorégraphique. Les mots y sont exclus et la narrativité est dans ce qu’on voit. La photographie a ce privilège de nous offrir, même en arrêt, une logique de mouvement. Ces notions et ces idées qui naviguent d’une image à l’autre, qui se télescopent, sont en fait assez proches de l’art chorégraphique », affirme Michel F. Coté.

Maître du jeu et maestro sur scène, le musicien a choisi préalablement une centaine de morceaux musicaux pour accompagner chaque solo et potentiel duo ou trio. « Comme Maurizio Cattelan, qui, lui, puise dans l’imaginaire photographique du XXe siècle, dans mon cas, j’ai puisé dans l’imaginaire musical du XXe siècle, tous répertoires confondus, de la musique baroque au grindcore », révèle-t-il. Un large spectre pour « une carte postale musicale » allant de la musique classique à la pop, jusqu’aux rythmes urbains les plus expérimentaux. Une liste de lecture aléatoire donnant appui aux performeurs dans ce rallye où différentes étapes sont rigoureusement déterminées.

Anticonformisme et danse affranchie

La crainte du ratage et de la honte font partie des défis auxquels se frottent les joueurs. « Dans notre corpus, c’est peut-être notre proposition la plus crue, la plus nue », affirme Catherine Tardif. Cela fait partie du principe de corps-vérité sur scène que la compagnie affectionne tant et a pu mettre en évidence à travers des oeuvres telles que Le show poche et Salle de montre. Une approche de la danse visant à se débarrasser le plus possible du souci de performance et qui met en valeur la première impulsion du mouvement, tout en maintenant un souci de qualité. « La scène n’est pas ce lieu hors du commun qui échappe à tous. Là aussi, il y a un droit à l’erreur et au ratage. Il y a une poésie là, et on ne veut pas qu’elle nous échappe », ajoute Michel F. Côté.

Jouant sur les distorsions et l’infinie possibilité de la perception d’une image avec des contraintes temporelles strictes, les deux artistes s’accordent pour dire que dans Mobilier mental, « la seule limite, c’est dans la tête que ça se passe ». Soutenue par les interprètes, Et Mariane et Simon propose ici un univers décalé où les rapports à l’art et à la scène sont désacralisés pour le bien d’une danse libre et affranchie.

Mobilier mental

De Catherine Tardif et Michel F. Côté (Et Mariane et Simon). Improvisatrices et improvisateurs : Marie Claire Forté, Peter Trosztmer, Alanna Kraaijeveld, Magali Stoll, Catherine Tardif, Manuel Roque, Guy Trifiro, Alexander MacSween. Maître de musique : Michel F Côté. Au Monument-National, du 24 au 27 mars.