Sur les traces de l’itinérance autochtone

Karina Iraola, l’une des deux performeuses qui joueront dans «Native Girl Syndrome».
Photo: Marc J Chalifoux Karina Iraola, l’une des deux performeuses qui joueront dans «Native Girl Syndrome».

Lara Kramer a entendu parler du « syndrome de la fille autochtone » en faisant une recherche sur les pensionnats autochtones pour son spectacle Fragments. C’est alors qu’elle a réalisé que c’était précisément de ce syndrome que sa grand-mère, une Oji-Crie (Ojibwé et Crie) originaire de Lac Seul, dans le nord de l’Ontario, avait souffert toute sa vie. Le syndrome de la femme autochtone (Native Girl Syndrome), c’est celui qui mène à l’itinérance, à la rue.

Après avoir été assignée à un pensionnat dans son enfance, la grand-mère de Kramer, qui ne se sentait plus liée à sa communauté de Lac Seul, a gagné la grande ville de Winnipeg, où elle est devenue itinérante.

Photo: Davis Ospina La chorégraphe Lara Kramer

« Elle a eu douze enfants, qui lui ont tous été retirés », raconte la chorégraphe, qui a fait de l’histoire de sa grand-mère le thème de son spectacle, Native Girl Syndrome, qui prend l’affiche le 10 mars prochain à l’Espace Libre. « J’y parle de l’itinérance d’une femme autochtone avec tout ce qui y est associé, la drogue, la prostitution.[…] Mon spectacle n’est pas une réplique de la vie de ma grand-mère, c’est en fait une histoire qui est assez commune. » Lara Kramer a voulu briser les tabous, la loi du silence qui entoure l’itinérance chez les femmes autochtones. Elle a voulu aussi rétablir le dialogue, faire naître une conversation à ce sujet.

Par cette pièce, Lara Kramer veut aborder « le stéréotype de l’Amérindien ivre », qui est « tellement ancré dans la psyché canadienne ». « Nous avons besoin de comprendre, de nous adresser à ce stéréotype », dit-elle.

« Ma compréhension du phénomène est qu’il y a de l’automédication, dans la consommation de drogue et d’alcool, pour faire face à un traumatisme », dit-elle.

Amorce de dialogue

Tant les recommandations de la récente Commission de vérité et réconciliation que la création d’une autre commission sur les femmes autochtones assassinées et disparues indiquent qu’il y a une amorce de dialogue, croit-elle par ailleurs.

À son tour, la fille de sa grand-mère, soit la mère de Lara Kramer, a à son tour fréquenté les pensionnats autochtones. Et Lara Kramer n’en a que très peu parlé avec sa mère, pour laquelle toute cette période représentait encore un tabou. « Quand j’étais enfant, se souvient-elle, on n’en parlait pas. »

Kramer s’est installée à Montréal il y a une douzaine d’années pour étudier la danse contemporaine. Elle y dirige maintenant sa compagnie, Lara Kramer Danse. Native Girl Syndrome est issu d’une résidence de création à l’espace de création Marie Chouinard et au Conseil des arts de Montréal. Kramer est aussi mère d’une fille, pour laquelle elle est en train de réclamer le statut autochtone. « C’est une histoire qui fait partie de son bagage », dit-elle.

Au fil des ans, la chorégraphe a commencé à fréquenter de nouveau, occasionnellement, la communauté de Lac Seul, dans le nord-ouest de l’Ontario, dont elle est issue.

« J’ai encore de la famille élargie dans cette communauté. Et la vie n’y est pas toujours plus facile que celle des itinérants. Il y a de gros problèmes de logement. »

Lara Kramer a quant à elle grandi dans la ville de London, en Ontario. « Nous sommes des autochtones urbanisés », dit la jeune femme de 36 ans.

Mais elle dit « porter le fardeau » de l’histoire des Premières Nations du Canada. « Il n’y a pas de solution simple » aux conséquences de cette histoire douloureuse. L’important, croit-elle, c’est d’entamer la discussion. Et c’est ce qui se fera au moment de la présentation de la pièce Native Girl Syndrome, qui sera jouée sur scène par deux performeuses non autochtones, Angie Cheng et Karina Iraola. Durant trois soirs, la représentation sera suivie d’une discussion sur les thèmes abordés. « Il y a un niveau de réalisme et de fiction qui frappe fort » dans ce spectacle, dit-elle.


Native Girl Syndrome

Lara Kramer Danse. Du 10 au 19 mars. Espace Libre.