Une belle mort au bout des doigts

Dans «Cold Blood», la magie opère, le charme est absolument indéniable.
Photo: Julien Lambert Dans «Cold Blood», la magie opère, le charme est absolument indéniable.

Et si vous aviez sept vies, comme les chats en ont neuf ? Cela voudrait aussi dire, selon la pièce Cold Blood, vivre sept morts. « Il y a des morts qui piquent, des morts qui frappent, des morts qui mouillent, souffle le réalisateur Jaco Van Dormael, d’abord assis au micro, des morts d’inanition, des morts réfrigérées, des morts d’ennui… » Et ce sont certaines de ces morts possibles qui sont présentées au spectateur… sur une scène transformée en plateau de cinéma, où les mains des interprètes deviennent, comme en animation, des personnages à part entière.

Cold Blood suit la méthode et les mécaniques instaurées dans le précédent et génial Kiss Cry (vu ici en 2012), de la même équipe. Le spectateur assiste à la création d’un film en direct, projeté sur un large écran au-dessus de la scène. En dessous, une fourmilière discrète et hyperefficace : les décors miniatures apportés et éclairés pour préparer la prochaine scène ; le ballet des interprètes dont on voit tout le corps, pendant que sur la toile leur peau s’épanouit en macro ; la fabrication des effets spéciaux en bidouillages de garage (l’eau brassouillée à la main qui devient des flammes ravageuses de la guerre, par exemple). Le travail est assurément collectif, même si Van Dormael, la chorégraphe Michèle Anne De Mey et l’écrivain Thomas Gunzig en sont les moteurs. C’est à la fois un spectacle et une école de cinéma live, où la danse rencontre les contraintes de la mise en images, et où le 7e art se plie à l’éphémérité du 6e. Le making of, répétons-le, se déploie ici en même temps que l’oeuvre. Les perspectives changent constamment — le terme de nanodanse dont la chorégraphie s’affuble n’est juste qu’à moitié, puisque, techniquement, c’est aussi du grand déploiement —, le spectateur choisit où il porte son regard.

La magie opère, le charme est absolument indéniable.

Soeurs siamoises

Ceux qui ont eu la chance de voir Kiss Cry, dont on n’avait dit que du bien, pourront difficilement échapper à la tentation de comparer les deux pièces, siamoises de forme. L’ingéniosité et la virtuosité se sont raffinées, jusqu’à créer des scènes d’anthologie. De pures perles : le film de claquettes des années cinquante, où index et majeurs swignent à fond, vu d’un ciné-parc (la salle a même lâché un « Aaaaaaaaaah ! » impressionné au soir de la première…) ; le Boléro de Ravel qui casse le 4e mur ; le voyage spatial sur Space Oddity, où la tristesse du deuil récent de David Bowie se surimprime à l’émotion. Mais quelque chose s’est aussi alourdi. Est-ce le sujet, cette idée de la mort, toujours rappelée ? Plutôt une question de rythme. Plusieurs scènes sont étirées, certaines jusqu’à l’expiration de leur magie. Si elles sont toutes belles, elles n’ont pas valeur égale, et ne méritent pas toutes ce surlignage. Une impression de dissociation entre l’image à l’écran et la « vraie scène » est aussi apparue à quelques reprises, alors que pour Kiss Cry l’une enrichissait la lecture de l’autre, et vice-versa. On s’interroge sur la surcharge de la trame sonore, forte en affect (Arvö Part, Nina Simone, Janis Joplin, aucune chanson française), ainsi que le titre, où l’anglais n’apporte rien sinon de la confusion (Truman Capote ? Stefan Ruzowitzky ?).

Mais ce ne sont que des bémols, tout petits — comme ce retard pour l’entrée en salle, et ce fil pendouillant sur l’écran comme une myodésopsie fatigante durant les premières minutes.

L’équipe reviendrait dix fois au Québec qu’on se garrocherait pour la revoir tout autant. En vous encourageant à faire de même. Car leur travail est fait de main de maître.

Cold Blood

Créé par Michèle Anne De Mey, Jaco Van Dormael et le collectif Kiss Cry. Textes de Thomas Gunzig. À l’Usine C jusqu’au 21 février.