Deux ou trois choses que nous savons d’elles

Photo: Priscilla Guy et Catherine Lavoie Marcus

L’une affectionne la vidéo-danse, l’autre vient de la philosophie. Les chorégraphes-interprètes Priscilla Guy et Catherine Lavoie-Marcus signent une surprenante, foisonnante et truculente création. Produite et présentée en tandem par Tangente et le festival Temps d’images, Singeries entremêle vidéo, danse, musique, travail de la voix, chant, correspondance écrite, sculptures de pixels et citations trafiquées,

La scène est jonchée d’objets blancs. Des bonnets à pompon, des lunettes de soleil, une kyrielle de petits animaux en plastique, des cotons-tiges qui suivent le pourtour d’une tapisserie au crochet. Des vieux écrans massifs d’ordinateurs, des portants auxquels sont accrochées des robes et des stores, une scène dans la scène avec un grand écran de projection au centre.

Dans un coin de ce faux capharnaüm, Catherine Lavoie-Marcus et Priscilla Guy sont debout, tout de blanc vêtues. Jupe et chemise blanche pour l’une, sorte de « blanc » de travail pour l’autre, espadrilles immaculées pour les deux.

Avant même que les spectateurs prennent place, les performeuses, impassibles, effectuent une ritournelle de gestes en boucle, à mi-chemin entre des personnages de dessin animé et des pantins.

Leurs mouvements sont saccadés, en phase avec le rythme de la musique bruitiste de Michel F. Côté. Saisissante, celle-ci échantillonne toute une panoplie de sons, sifflements, ahanements, techno endiablée…

La trame sonore fait ressortir toute la charge expressive et poétique de la gestuelle. Les acolytes déploient une conversation faite d’actions dansées. Elles trépignent, se touchent le ventre d’une main et le sternum de l’autre, cillent des yeux. Mais ces gestes simples sont de plus en plus exagérés et outranciers. Nous faisant face, elles s’imitent — d’où le titre de la pièce — mais sont toujours en décalage.

Grand bruit de bris de verre et l’obscurité se fait. Tous les écrans sur scène prennent vie. Tournées et montées par Guy et Lavoie-Marcus avec la collaboration d’Antoine Quirion Couture, des vidéos des deux danseuses — mouvement frénétique et accéléré, empoignades — sont projetées sur les deux stores et les trois écrans d’ordinateurs.

Mais, idée de génie, chaque écran offre une partie de leur anatomie. Ici, leurs bustes, là leurs pieds. Et quand elles chutent au sol, elles disparaissent des stores et apparaissent tout entières ailleurs. Brillante de fausse disparition, qu’elles répèteront sur scène, à l’aide des stores. Disparaître en restant là ? Un jeu d’enfant !

Nostalgie du corps

D’une grande intelligence, la pièce est truffée de trouvailles. Il faudrait la voir plusieurs fois pour les débusquer toutes. Par moments, est projeté sur fond noir un savoureux dialogue écrit des chorégraphes, qui mêle conversation sur les dessous de la création, réflexion sur l’absurdité existentielle et film muet.

Dans une autre séquence, Lavoie-Marcus et Guy sont confortablement installées par terre, micro à la main, devant une vidéo. Noir et blanc, meubles antiques, ambiance surannée et intimiste. On pense à un vieux film. Celui-ci devient anachronique et hilarant, lorsque les performeuses se livrent à des actes incongrus. Grimaces outrées, coiffage des cheveux avec un marteau, martèlement des joues, alors que Guy et Lavoie-Marcus sur scène produisent la trame sonore, faite de vocalises étranges, de sifflements et de hurlements. À l’occasion, l’image est trafiquée, se dissolvant puis se recomposant.

Singeries est émaillée des voix d’actrices françaises de la Nouvelle Vague. Catherine Lavoie-Marcus et Priscilla Guy disent d’ailleurs être marquées par des figures de proue de la création féminines, entre autres Marguerite Duras, Chantal Akerman, Maya Deren et Lygia Clark.

Mais si influences il y a, elles sont lointaines. La pièce est bien celle de Guy et Lavoie-Marcus qui, de surcroît, se sont entourées d’une équipe talentueuse.

Présentée en version cinématographique le 24 février aux Rendez-vous du cinéma québécois, la pièce est un bijou de drôlerie, d’inventivité et de poésie. Ses créatrices disent vouloir la reprendre tous les dix ans. Jolie idée, ce carnet de route, d’amitié et de création.

Singeries

De et avec Catherine Lavoie-Marcus et Priscilla Guy. À l’Usine C du 11 au 13 février.