La mort en douce

Un spectacle hybride entre la nanodanse, le cinéma et le théâtre d’objets
Photo: Julien Lambert Un spectacle hybride entre la nanodanse, le cinéma et le théâtre d’objets
Pour sa deuxième semaine, Temps d’images présente le plus qu’attendu Cold Blood, spectacle de nanodanse des créateurs du magnifique Kiss & Cry, la chorégraphe Michèle Anne De Mey et le cinéaste Jaco Van Dormael.
 

Cinq après avoir créé à Mons Kiss & Cry, où ils exploraient le souvenir amoureux à travers les récits d’une vieille dame assise dans une gare, les artistes belges Michèle Anne De Mey (Sinfonia Eroica et 13 Reasons) et Jaco Van Dormael (le cinéaste de Toto le héros et Le Tout Nouveau Testament) y ont présenté leur dernière création, Cold Blood. À l’instar de leur précédent spectacle, qu’ils présentent à travers le monde depuis trois ans, ce nouvel hybride entre la nanodanse, le cinéma et le théâtre d’objets a émerveillé la critique et le public.

« On pensait au début que Cold Blood serait le pendant masculin de Kiss & Cry, mais ce n’est pas du tout ça », explique le cinéaste au bout du fil. « Dans Kiss & Cry, il y avait une histoire simple, linéaire, une naïveté dans les décors, une candeur dans la mise en scène. Dans Cold Blood, les décors sont toujours petits, mais ils sont hyperréalistes. On hypnotisele public qui va vivre sept morts, mais sans danger. En parlant de sept morts, on parle de sept vies, de sept personnes. »

« Notre but n’était pas de faire Kiss & Cry 2, ni la suite de l’histoire, ni de recréer les mêmes recettes, poursuit la chorégraphe et danseuse. Notre désir, c’était de faire un nouveau spectacle avec la même équipe, de continuer la recherche, de voir ce qu’on n’avait pas fait dans Kiss  & Cry. Le spectacle porte sur les cinq sens. On y retrouve les principes du film éphémère et du film en direct, du détail et de la nanodanse, mais l’esthétique, le dispositif scénique et la narration sont différents. Je crois que le public en personnage principal caractérise la grande différence en ce qui concerne la narration. »

La dernière image

Afin d’écrire le récit de ces sept morts, De Mey et Van Dormael ont une fois de plus fait appel au talent de Thomas Gunzig. La danseuse retrouvera sur scène son partenaire de Kiss & Cry, Gregory Grosjean, qui cosigne avec elle la chorégraphie ; tous deux seront accompagnés par Gabriella Iacono.

« Physiquement, le spectacle évolue à travers la personnalité des interprètes, note Michèle Anne De Mey. Dans Kiss & Cry, on est deux interprètes, les mains de la femme et les mains de l’homme ; la femme y incarne le personnage principal et l’homme, des êtres humains et des animaux. Dans Cold Blood, nous sommes trois interprètes, mais ce n’est pas aussi défini puisqu’il y a plusieurs femmes et plusieurs hommes. Dans les plans d’ensemble où l’on voit les six mains, c’est beaucoup plus abstrait ; on ne sait pas à qui appartiennent les mains. Ce qui fait dire à Jaco que c’est plus dansé. »

Alors que Kiss & Cry traitait du destin des gens ayant traversé nos vies, Cold Blood s’intéresse à la dernière image que l’on voit avant de mourir : « On découvre avec les personnages qu’on ne voit pas du tout le film de sa vie. En fait, il ne reste qu’une seule image et parfois, on ne sait pas pourquoi c’est celle-ci qui apparaît. Ce peut être le grain de la peau d’une femme qu’on a aimée, un goût, une odeur… Ce n’est pas anxiogène comme spectacle, car ce n’est pas sur la mort, mais sur la douceur de cette dernière image. C’est quelque chose de plus contemplatif et poétique », raconte Jaco Van Dormael.

Un rêve éveillé

À l’instar de Kiss & Cry, le spectateur aura l’impression d’assister en direct au making of d’un film qui ne verra jamais le jour. Grâce aux illusions d’optique rappelant le cinéma de Méliès, le public vivra un incendie, créé à partir de reflets de lumière dans l’eau, un voyage intergalactique, un accident de voiture, un coucher de soleil. Au fil de ses images poétiques, il sera le témoin de situations absurdes, cyniques et cruelles.

« Le voyage de l’oeil est plus simple que dans Kiss & Cry, c’est plus dépouillé, annonce le réalisateur. Il y a une scène où Michèle Anne danse live et où la voit marcher sur les murs d’une chambre. On joue sur les fausses pesanteurs, des lévitations : c’est flyé ! J’ai l’impression qu’on est dans un moment d’abandon, on essaie de donner l’illusion d’un rêve éveillé avec sa douceur, ce plaisir qu’on a de rêver. Par moments, ça pourrait rappeler un peu les bédés Idées noires de Franquin. »

« Chaque scène a son espace propre et donc, quand on est dans l’espace, c’est tout le plateau qui est dans l’espace, ajoute Michèle Anne De Mey. Il n’y a plus de résidus des scènes précédentes, et ainsi de suite. Le ballet des décors sur roulettes qui entrent et sortent de scène est très différent et très intéressant. »

« On joue beaucoup sur le fait que rien n’est enregistré à l’avance et que le spectacle n’est pas enregistré, que le seul disque dur, c’est la mémoire du spectateur, que le spectacle n’existe que dans la mémoire des gens qui l’ont vu. Cold Blood n’existera jamais en DVD parce que c’est une expérience qui ne peut qu’exister en art vivant », conclut Jaco Van Dormael.

À l’Usine C du 18 au 21 février.