Le prince sera en tutu

La chorégraphe Dada Masilo propose une relecture du «Lac des cygnes» en s’en prenant à l’homophobie.
Photo: Maurizio Montanari La chorégraphe Dada Masilo propose une relecture du «Lac des cygnes» en s’en prenant à l’homophobie.

Quoi de mieux que de recréer les oeuvres célèbres pour réécrire l’histoire et transformer des visions du monde souvent formatées ? La première venue à Montréal de la chorégraphe sud-africaine Dada Masilo est précédée par la réputation de ses réinterprétations de Carmen, La jeune fille et la mort, Roméo et Juliette… Dans son Swan Lake, le prince dédaigne tant Odette qu’Odile et s’éprend d’un viril cygne à la peau de jais, au grand dam de sa famille.

La jeune chorégraphe — elle a 30 ans — s’attaque aux problématiques sociales, une création à la fois. Le racisme dans Roméo et Juliette, le sexisme dans Carmen… Dans sa relecture du Lac des cygnes créée en 2010, la chorégraphe s’en prend à l’homophobie, « qui affecte certes l’Afrique du Sud, mais également d’autres endroits dans le monde », explique-t-elle au Devoir.


Swan Lake épingle d’autres problèmes, tels que les mariages arrangés dans le pays de la chorégraphe et ailleurs, et d’autres problématiques plus universelles, comme les préjugés sur le genre et l’orientation sexuelle ainsi que la discrimination : « Je me suis intéressée à l’homosexualité tout d’abord à cause des idées reçues sur les hommes qui dansent. Non, pas tous sont homosexuels et d’ailleurs est-ce que cela importerait s’ils l’étaient ? Non ! explique avec vivacité Basilo. Je voulais un prince gai, car j’étais curieuse de voir si ça changerait quelque chose. Ça ne change rien, Siegfried reste un homme contraint de faire quelque chose contre son gré et qui n’a pas le choix. »

Artiste en résidence à la Dance Factory Johannesburg où elle donne également des cours, Dada Masilo n’est pas la première chorégraphe à proposer une autre vision du Lac des cygnes. Mais la sienne intègre des questions de justice sociale et s’approprie l’histoire chorégraphique, alors que l’on croit souvent, à tort, le ballet et la danse contemporaine circonscrits à l’Europe et à l’Amérique du Nord.

Rencontre du ballet et des danses africaines

Pour camper son Lac des cygnes inusité, Dada Masilo a créé une gestuelle qui entremêle la danse classique et les danses africaines : « Il y a 11 langues officielles en Afrique du Sud et chaque langue a sa propre danse ! »

La chorégraphe s’est également inspirée de l’histoire et des personnages du Lac des cygnes : « Recréer des oeuvres me permet de travailler à partir d’un récit, ce que j’aime beaucoup faire. Même si c’est très difficile, c’est fantastique de pouvoir donner corps à des personnages et de leur insuffler de la vie à ma manière. C’est aussi très intéressant pour l’écriture chorégraphique. Puisque Odette est un personnage léger, j’ai choisi d’initier ses mouvements à partir des bras et du buste, alors que la gestuelle de Carmen, très viscérale et ancrée dans le sol, était catalysée par les hanches. »

L’aérienne Odette, qui se transforme en cygne au lever du soleil, est d’ailleurs le seul personnage à monter parfois sur pointes dans la pièce. La pétulante Dada Masilo interprète d’ailleurs elle-même ce rôle.

Affectionnant le ballet, la chorégraphe y puise le matériau de ses créations, réinventant l’art de Diaghilev qui constitue souvent une fabrique de corps dociles et similaires, soumis à une hiérarchie rigide : « Je ne suis pas devenue ballerine à cause de la hiérarchie et du fait que je n’ai pas le "bon corps" pour la danse classique. Je suis petite et j’ai les jambes arquées (ce que j’adore). Je ferais un très mauvais sujet de corps de ballet parce que j’ai trop d’énergie et que je n’ai pas de cheveux. Ceci dit, j’adore la danse classique, mais pas toute l’absurdité qui l’accompagne. Par exemple, j’aime beaucoup le travail d’ensemble, car tout le monde y est important et c’est un effort collectif qui a du sens. »

Le travail d’ensemble, voilà qui occupera certainement Dada Masilo dans son prochain projet, incarner sa vision du Sacre du printemps. Dans sa recréation de cette oeuvre iconique de l’histoire de la danse, Dada Masilo devrait fusionner la danse contemporaine et la danse tswana, originaire du Botswana.

Dada Masilo en cinq dates

1985 Naissance dans les townships de Soweto

1995 Création de la compagnie The PeaceMakers avec des filles de son âge

1996 Spectacle des PeaceMakers à la Dance Factory Johannesburg et début de la formation de Dada Masilo en danse classique et contemporaine dans le même lieu

2005 Études à l’école de danse contemporaine PARTS à Bruxelles

2008 Début de la résidence à la Dance Factory Johannesburg et prix Standard Bank Young Artist Award pour la pièce Romeo and Juliet

Swan Lake

De Dada Masilo, 12 janvier à Ottawa au Centre national des Arts 14-16 janvier à Montréal à la salle Wilfrid-Pelletier