Assauts de virtuosité et de clichés

«Kosmos», d’Itzik Galili
Photo: Raphaëlle Bob Garcia «Kosmos», d’Itzik Galili

Danse Danse clôture sa saison avec un programme éclectique, pour lequel Les Ballets Jazz de Montréal (BJM) ont convoqué la griffe créatrice de trois chorégraphes d’ailleurs, le Brésilien Rodrigo Pederneiras, l’Israélien Itzik Galili et le Grec Andonis Foniadakis. Malgré la grande forme des danseurs, la compagnie qui fêtera bientôt son 43e anniversaire rivalise de clichés, avec deux créations décevantes et une troisième beaucoup plus réjouissante.

Ça commence pourtant plutôt bien. Se déployant sur une musique exaltante des frères Grand, conjuguant chants de gorge, instruments à cordes, chants d’oiseaux, percussions et bruits d’eau, Rouge de Rodrigo Pederneiras s’ouvre sur une masse épique de corps dans la pénombre. Martelant le sol, ils donnent à voir une gestuelle inventive, pulsante, rythmée, qui irrigue la danse classique d’autres vocabulaires, telle la samba. Les colonnes ondulent, les sternums s’arquent vers le ciel, les jambes battent. Les corps sont tour à tour pesants et aériens. Un beau tableau montre les ombres des danseurs découpées sur fond rouge sang.

Lorsque l’éclairage se fait plus fort, on remarque que les interprètes arborent des coiffures et des maquillages évoquant les Autochtones. Certaines danseuses portent des robes courtes comportant des dessins fléchés noirs et des nattes. C’est assez discret.

Progressivement, les tableaux deviennent convenus et anecdotiques. La gestuelle est alors dramatique, de plus en plus tribale, telle une sorte de cérémonie culturelle de pacotille. Les mouvements des épaules et des bras sont affectés. Un pas de deux voulu sensuel est outré, portant le genre au paroxysme, et même sexiste : le danseur saisit la danseuse pliée en deux par les hanches, la colle à son bassin et la traîne. À plusieurs reprises.

Alors que les peuples autochtones tentent de faire reconnaître leurs droits et de sauvegarder leur culture à travers le monde, alors que les questions d’appropriation culturelle génèrent des débats, c’est déjà très délicat de créer un ballet de ce style, même lorsque celui-ci est subtil et ancré dans une véritable recherche collaborative en matière de mouvement. Lorsque la création regorge de clichés, cela devient consternant.

Aridité sur cliquetis

Dans la deuxième pièce du programme, Mono Lisa d’Itzik Galili, Céline Cassone — sur pointes — et Mark Francis Caserta interprètent un pas de deux au son d’une musique ingénieusement composée des cliquetis d’une machine à écrire. Tours, sauts, développés vertigineux de jambes longilignes. Ils sont d’une virtuosité magistrale. Oscillant entre roulement des mécaniques et déhanchés, lui porte Cassonne, danseuse aux cheveux flamboyants tout en grands écarts.

Mais la musique industrielle, puis techno, est éprouvante. Se mariant mal à la partition chorégraphique, elle est aride. Comme le pas de deux, complètement dénué d’émotions et de significations. L’image de la fin montre la rangée de projecteurs au plafond qui descend sur le bas, telle une machine à écrire. Y aurait-il eu quelque chose à développer à partir de là ?

Sauver la mise

La troisième pièce, Kosmos d’Andonis Foniadakis (chorégraphe grec basé en France), sauve (un peu) la soirée. En silence, les 14 danseurs convoquent une gestuelle galvanisante et sonore. Énergie brute, extrême rapidité, bras volubiles, sauts, passages au sol, poses rappelant les karatékas. On pense aux arts martiaux, aux danses urbaines, à la capoeira, qui viennent polliniser le contemporain.

La musique concrète, mêlée de sonorités orientalisantes et de cordes, fait son apparition dans ce qui évoque un rassemblement ou des rixes de gang de rue, ou encore une rave.

Débarrassés de leurs fioritures et de leurs roulements de mécanique, les danseurs de BJM sont magnifiques et captivants. Hélas, des pas de deux et des pas de trois, plus lyriques, genrés et convenus, se commettent en portés. Céline Cassone, avec sa crinière rouge, est passée de bras en bras masculins.

Peut-être que les BJM sont plus dans leur élément dans une extrême physicalité, véloce et frénétique. Avis aux chorégraphes.

Rouge, Mono Lisa et Kosmos

Les Ballets Jazz de Montréal (BJM)