Paradis: mode d’emploi

Photo: Caroline Désilets

Dans The Paradise, des chorégraphes et danseuses Maria Kefirova et Hanako Hoshimi-Caines, ne vous attendez pas à un « paradis : mode d’emploi », une version chorégraphique de ces livres de psycho-pop qui expliquent la marche à suivre pour être heureux. La création à quatre mains est une pièce performative minimaliste, à la fois verbeuse et contemplative, qui fait un pied de nez à la notion de paradis et nos attentes avec. Brillant, inventif et solide, mais éprouvant à force d’austérité.

Cheveux bruns aux épaules, longs tee-shirts blancs arrivant jusqu’aux genoux et espadrilles, Maria Kefirova et Hanako Hoshimi-Caines évoquent deux jumelles graciles et juvéniles. Le public est installé le long d’un carré blanc et un écran — blanc, lui aussi ! — occupe les trois quarts d’un des côtés.

Les deux performeuses prennent place, debout dans l’écran. L’une porte un ordinateur, l’autre un projecteur. Sur l’écran blafard apparaît un texte. On apprend que les acolytes ont interrogé des personnes sur leur vision du paradis.

Les réponses défilent, en silence, en français et en anglais : « pas de guerres, mais juste ce qu’il faut de conflit interne pour se sentir stimulé » ; « ne pas avoir besoin de miroir, de téléphone, d’argent ou de vitamine C ou D ou B ».

D’autres questions et réponses se suivent : « Préférez-vous les lacs ou les océans ? Les pins ou les palmiers ? Quel est votre mouvement préféré ? » Et ainsi de suite, tout cela dans une apparence bricolée, un peu brouillonne, sans fioritures ni enjolivures.

Parfois, Hoshimi-Caines accélère le rythme et on peine à lire. Au fond, ces réponses poétiques n’importent pas tellement, ce qui importe, c’est cette accumulation de visions diversifiées. Chacun, chacune son paradis.

Gémellité bondissante

Des écouteurs dans les oreilles, des microphones et des enregistreurs à la main, Maria Kefirova et Hanako Hoshimi-Caines marchent en plein accord, s’immobilisent et regardent des spectateurs. S’adressant à eux, Hanako Hoshimi-Caines récite avec naturel un texte qu’elle doit entendre. Entre un inventaire à la Prévert, une leçon de choses et un récit absurde et loufoque sans queue ni tête, elle parle — en anglais — d’oiseaux. Des colibris, des cigognes et des pélicans aux drôles de moeurs et d’aventures. Cela étant dit, il aurait été utile d’avoir une traduction en français.

On voudrait se concentrer et écouter, tout savoir sur le « métabolisme spectaculaire » des colibris qui peuvent abaisser leur température corporelle. Mais la voix est musicale et berçante, elle cultive un état flottant et une attention nomade.

Après avoir changé de rôles, Kefirova devenant la conteuse et Hoshimi-Caines l’accompagnatrice, la jumelle, les chorégraphes se livrent à des pliés de concert. Ces pliés synesthésiques se transforment peu à peu en rebonds, puis en sauts qui se déplacent insensiblement.

Maria Kefirova et Hanako Hoshimi-Caines déclinent plusieurs variations du saut, toujours en silence. Leur visage est impassible. Les sauts sont trop mécaniques et pas assez énergiques pour donner lieu à un état hypnotique, et ceci semble voulu.

Le temps s’étire, s’allonge démesurément. Et juste lorsqu’on sent qu’on n’en peut plus de ces sauts, place à une techno de boîte de nuit et à des lumières bleutées (de Paul Chambers). Les sauts deviennent plus enthousiastes, prennent une autre couleur, apparaissent emplis de vitalité et d’ardeur, un peu comme si les deux comparses raillaient gentiment notre besoin d’action et de rythme. Les sauts s’énergisent-ils véritablement ou nous apparaissent-ils plus volontaires au son de la musique ?

À la fin de la pièce, Maria Kefirova et Hanako Hoshimi-Caines — qui fait des études en philosophie — reprennent en main le projecteur et l’ordinateur et se déplacent dans le carré blanc, projetant au sol des images « paradisiaques » qu’on peine à voir de notre siège. Plages, oiseaux, couchers de soleil, images qui balaient la salle, puis le plafond, jusqu’à devenir illisibles. Le paradis serait-il insaisissable ? Pas pour les oiseaux migrateurs, qui changent de trajectoire pour ne pas survoler les pays en guerre.

The Paradise

De et avec Maria Kefirova et Hanako Hoshimi-Caines, du 19 au 22 novembre à Tangente au Monument-National.