Ce duo que nous n’avions jamais fait

«This Duet» est du Gravel tout cru, mais il y a quelque chose de doux, de feutré, de plus allongé.
Photo: Photoman «This Duet» est du Gravel tout cru, mais il y a quelque chose de doux, de feutré, de plus allongé.

Il nous avait habitués à ses concerts chorégraphiques avec une kyrielle de musiciens et de danseurs sur scène. Frédérick Gravel rompt avec la plupart de ses ficelles avec un formidable duo « de proximité ». Tendre, sensible et viscérale, malgré quelques petits ajustements qui restent à faire, cette toute nouvelle création dansée avec Brianna Lombardo affirme le talent et l’inventivité du chorégraphe.

Un iPad pour la musique, des haut-parleurs massifs, des projecteurs. Une chaise, quelques paires de chaussures, deux bouteilles de whisky, de l’eau et des verres. Pendant que Fred Gravel manipule la tablette, tout absorbé, Brianna Lombardo, pieds nus, en jeans et haut fleuri, danse toute seule au son d’une musique instrumentale sortie d’un western (du groupe montréalais Last Ex, qui a sorti un premier album chez Constellation, composé de deux membres de Timber Timbre, qui participent aussi à la trame sonore).

On se croirait dans ce film de Wim Wenders situé dans un désert américain. Brianna allonge les bras, suspendue, puis se déhanche d’un coup. C’est du Gravel tout cru, mais il y a quelque chose de doux, de feutré, de plus allongé.

Il n’y a peut-être pas de concert ce soir, mais la création y ressemble. Les morceaux de musique défilent, accompagnant des séquences-numéros. Dans un deuxième temps, Gravel rejoint Lombardo, ils se tiennent l’un à côté de l’autre, se regardent. Chaussée de hauts talons, Lombardo a un fantastique regard mi-espiègle, mi-Joconde. Joueurs, ils s’engagent dans de drôles de mouvements, un peu automates, bras déployés, épaules remontées, délaissant la signature habituelle du chorégraphe. Ils dansent l’un pour l’autre, parade nuptiale tendrement railleuse.

Progressivement, Gravel donne à voir une gestuelle de profil un peu loufoque, détournant d’autres écritures, flamenco, breakdance. Pince-sans-rire, théâtralité assumée, faune du XXIe siècle. Le public pouffe. Gravel semble surtout se moquer de lui-même, alors que d’habitude, l’ironie, plus cinglante, englobe le monde entier.

Corps de front

Dans cette création, les deux danseurs ne sont pas du tout dans la frontalité, ils ne s’adressent pas au public. Ils s’ignorent ou se regardent. Et comme dans les autres pièces de Gravel, entre chaque numéro, ils s’installent, boivent un coup, changent de haut ou de chaussures, triturent la tablette.

Place à un corps-à-corps. Les deux danseurs s’empoignent, se saisissent, se repoussent. Ils se saisissent la tête des deux mains, ces mains exclues des étreintes de Usually Beauty Fails ?, dernière création de Gravel. Lombardo et lui enlèvent leurs chandails. Torses nus, ils se font face, saisissent la chair à deux mains, se pincent, s’examinent, faisant offrande d’une intimité drôlement touchante et synesthésique.

Au son d’un morceau de Joy Division, ils se livrent à une danse coïtale, éclairée par de jolis jeux stroboscopiques de lumière qui jouent sur la peau. Joute de l’urgence, vigoureuse, sensuelle, mais sans cette sexualité qui suintait par tous les pores à laquelle on était habitués chez le chorégraphe. Ils sautent l’un sur l’autre, se suspendent sur une hanche, parfois se ratent. Presque interchangeables, mais pas tout à fait. La peau qui luit, le coeur qui bat, le souffle court.

Puis chacun va de son côté, se meut seul. On retrouve cette fin du couple et du romantisme chère à Gravel. Sauf qu’il prend le micro et chante. Ils se retrouvent l’un à côté de l’autre pour Love Will Tear Us Apart, chanson mythique de Joy Division. Car, même désillusionnés, « l’amour nous déchirera à nouveau ».

This Duet That We’ve Already Done (So Many Times)

De Frédérick Gravel. Avec Frédérick Gravel et Brianna Lombardo. Conception sonore de Stéphane Boucher et Frédérick Gravel. Éclairages d’Alexandre Pilon-Guay. Du 11 au 14 novembre à l’Agora de la danse.