Vent de changement chez O Vertigo

Ginette Laurin, tête à penser des danses d’O Vertigo depuis 30 ans, prépare sa sortie progressive de la compagnie.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Ginette Laurin, tête à penser des danses d’O Vertigo depuis 30 ans, prépare sa sortie progressive de la compagnie.

La roue du temps tourne, et le milieu de la danse n’y échappe pas. Passage d’une génération à l’autre et transmission sont à l’ordre du jour. Et Ginette Laurin, tête à penser des danses d’O Vertigo depuis 30 ans, marque ce changement de distribution en annonçant au Devoir sa sortie progressive de la compagnie qu’elle a fondée en 1985. Ainsi qu’une refonte majeure de la structure qui laissera, espère-t-elle, place aux jeunes.

Ne pensez plus compagnie de danse. C’est une nouvelle structure, plus ouverte, plus collective et à plusieurs têtes que sera le Centre de création O Vertigo (CCOV). Dès janvier prochain, la directrice artistique Ginette Laurin ne sera plus au travail qu’à temps partiel. La création ? C’est désormais un artiste invité pour une période detrois ans qui occupera le studio afin d’y créer une grande forme, qui sera le legs d’O Vertigo, bénéficiant non seulement du lieu (une boîte noire fort bien équipée techniquement, avec une possibilité d’accueil d’une centaine de spectateurs, une rareté au Québec), mais aussi de l’équipe et, donc, d’un soutien aux demandes de subvention, à la promotion, à la diffusion et à la tournée. Le CCOV entend ouvrir davantage ses portes en proposant des animations pour le milieu de la danse et le grand public, mais aussi des soirées de réflexion, des stages et des résidences de courte durée.

En comité

Afin de réorienter la mission, Laurin a formé un comité composé des chorégraphes Mélanie Demers et Caroline Laurin-Beaucage, qui ont toutes deux dansé pour O Vertigo, ainsi que de Catherine Gaudet. Ce triumvirat, dont les membres changeront tous les trois ans, aura pour mission de concocter et de mettre en place une nouvelle politique artistique. Et de penser la programmation de ce Centre, ces activités autres que celles produites par l’artiste en résidence, afin que le lieu puisse servir à tout le milieu de la danse. Un nouveau directeur chargé du développement, qui devra chapeauter ces différentes branches du CCOV, devrait être prochainement nommé. Laurin conserve la direction artistique, supervisant désormais, laissant les rênes des créations. Et les activités de diffusion de la compagnie que l’on connaît, qui se poursuivent le temps de la transition, pour les deux prochaines années.

Le bémol ? L’abandon des sept à neuf postes de danseurs salariés dès janvier. Rares sont les compagnies qui peuvent se permettre d’avoir des danseurs salariés — on les estime, à vue de nez, à cinq au Québec — et la perte de ces emplois n’est pas anodine. Ginette Laurin en est consciente. « Un créateur, ça doit se sentir libre, et c’est difficile quand tu es responsable de salaires et d’une structure. C’est dur de laisser aller mon équipe de danseurs — je les ai toujours eus !, je les adore — pour retrouver une certaine liberté. » Le reste de l’équipe reste en place.

Transmission

La question que soulève la transformation d’O Vertigo, c’est celle de la possibilité de la transmission de structures subventionnées d’une génération à l’autre. O Vertigo, comme quelques compagnies ayant émergé entre 1985 et 1990, a bénéficié de la construction du système de financement public, venu en quelque sorte répondre à ses besoins. Mais depuis, la professionnalisation du milieu, le nombre croissant d’artistes en danse — poussé par les écoles de formation professionnelle —, et le contexte économique, ici ou à l’international (avec comme conséquence une baisse des revenus de tournée) fait que l’enveloppe n’a pas grossi au rythme du corps de métier.

« On voit que c’est très, très difficile pour les plus jeunes créateurs en danse, qui ne peuvent accéder à des structures comme celles dont j’ai bénéficié, explique Ginette Laurin, c’est donc aussi l’idée de partager, de laisser la place et que les autres en profitent, qui me motive. Et que cette structure soit mobile, qu’elle laisse une pleine liberté et qu’elle soit adaptable aux besoins de maintenant. C’est une nouvelle façon de penser la compagnie. Et c’est pour ça que j’ai besoin d’un comité artistique qui m’aide à faire le pont avec le milieu et à vraiment repenser la structure selon les nouvelles nécessités. »

Les organismes subventionnaires ont avalisé l’annonce du changement, qui bouscule leurs manières de faire, « mais ils ne s’engagent pas davantage parce que les pairs ont leur mot à dire, comme à l’habitude [lors de l’évaluation des projets] avec de nouveaux critères, j’espère ».

Ginette Laurin espère ainsi que « le milieu sera sensible à ce désir de passation, et que les pairs vont l’accepter.Ce qui manque beaucoup au milieu de la danse, poursuit-elle, c’est un centre avec des moyens, comme ici. La réputation d’O Vertigo s’est faite sur de grandes formes et des spectacles à grand déploiement [danseurs nombreux, décors, costumes, etc.]. On veut offrir cette possibilité à des artistes de talents, qui n’ont plus les moyens de faire ces grandes formes. En cumulant leurs subventions avec les moyens du CCOV, ce devrait être possible de mener des projets plus ambitieux, qui se comparent au calibre international. À part Dave St-Pierre, ces dernières années, qui a fait des pièces avec plusieurs danseurs, mais pas de décors, à peu près personne n’a pu se le permettre ». C’est donc la possibilité de travailler à nouveau à des chorégraphies contemporaines sur grands plateaux à Montréal qui pourrait renaître.

Laurin, la créatrice

« C’est une vraie transition. Je ne veux pas nécessairement quitter la danse, mais j’ai besoin de prendre une distance, indique Ginette Laurin. C’est un besoin d’envisager la création d’une autre manière qui me pousse, d’entamer des projets de recherche qui ne doivent pas nécessairement aboutir à une production. » L’artiste est déjà en recherche avec le centre Synthesis, en Arizona, qui lui a créé des programmes informatiques afin d’explorer les possibilités de dialogues sensibles entre l’image et la danse. Elle travaille aussi sur le mouvement et l’intelligence des plantes, et les « interventions » qu’elles font sur la vie des humains. Elle entend donc continuer sa recherche en création à l’étranger, poursuivre l’enseignement et diminuer de plus en plus la gestion.

C’est dans les années 1970 que Ginette Laurin se démarque, d’abord comme danseuse (auprès entre autres de Françoise Sullivan, Françoise Riopelle et Jeanne Renaud). Ses premières chorégraphies la propulsent dans la lumière, en même temps qu’Édouard Lock ou que les solos de Marie Chouinard, lors d’une poussée de la danse québécoise sur les scènes internationales. O Vertigo est fondée en 1984, et plusieurs oeuvres signées Laurin brilleront un peu partout dans le monde (Chagall, La chambre blanche, Déluge…), portées par un enrobage souvent théâtral, une gestuelle dynamique, haute en énergie, en virtuosité et en portés, parfois presque acrobatique. Une certaine exubérance qui changera de ton au fil des ans fait aussi partie de la griffe. Soif (2014) est sa dernière création, parmi la cinquantaine qu’elle a signée au fil du temps.