Musique, on tue!

Sous des dehors spectaculaires, «Sun» est un réquisitoire désespéré contre la violence et le colonialisme.
Photo: Gabriele Zucca Sous des dehors spectaculaires, «Sun» est un réquisitoire désespéré contre la violence et le colonialisme.

Le rapport de la personne à la communauté et à la société (représentée par le soleil) est au coeur de Sun, créé en 2013 par Hofesh Shechter, un chorégraphe israélien résidant à Londres. Drôle d’opus déployant un métissage délirant et étourdissant de nombreux univers musicaux et gestuels, cette pièce dissonante, sous ses dehors spectaculaires et délibérément naïfs, est un réquisitoire désespéré contre la violence et le colonialisme.

Une voix caverneuse, genre de Darth Vader qui parle français, annonce dans le noir : « Vous allez vivre la meilleure expérience de votre vie. À la fin, tout ira bien. Voici la fin pour vous rassurer. » Et la scène s’illumine de tons orange, faisant apparaître une bande joyeuse de 14 Pierrots et de Colombines tout de blanc vêtus avec des pompons noirs, qui bondissent de manière bucolique avant d’être avalés par un trou noir.

Retour de la lumière. Au son d’une musique solennelle de cornemuses, une figurine, sur laquelle est dessiné un mouton au fusain, occupe le centre du plateau, laissant dépasser des chaussons blancs. D’autres figurines-moutons accourent. Mains, têtes et pieds jouent à cache-cache, déployant une pantomime déconstruite.

Le prochain tableau donne à voir la bande de personnages sautillants et déployant une gestuelle de ballet classiquemoqueusement emphatique sur fond d’une musique sortie de la cour du Roi-Soleil. Effacés par un autre trou noir, ils font place à deux interprètes qui tendent un drap blanc, derrière lequel affleure une sphère lumineuse, le fameux Soleil qui brille de tous feux, sur une musique électro planante cette fois-ci.

Ce soleil derrière le drap et les figurines-moutons n’en finissent plus de revenir, tels des leitmotivs qui rythment le spectacle. Schechter ressasse le running gag des figurines jusqu’à en épuiser, probablement volontairement, toute drôlerie résiduelle.

Derrière les figurines-mouton, se faufile une figure-loup sournoise. Elle approche imperceptiblement d’un mouton plus naïf que les autres, tandis que les autres fuient. On entend le hurlement d’une femme mêlé à du hard rock et on comprend que le pire est arrivé. Plus tard, des figurines tout aussi grossières représenteront des Africains autochtones et des colons, qui semblent sortir de Tintin.

Intense métissage

Éclectique, vous trouvez ? Shechter, qui a aussi une formation de batteur et percussionniste, a lui-même conçu la trame sonore, qui entremêle jazz, techno percussive, tablas orientaux, musique de cour, les fameuses cornemuses, la musique de Wagner, etc. Pour l’écriture du corps, le chorégraphe fait feu de tout bois et va encore plus loin dans le métissage que dans ses précédentes créations.

Prenez les rondes, les battements de pied au sol et les pliés de la dabké (danse traditionnelle arabe pratiquée notamment par les Palestiniens et les Libanais), les sauts, une jambe tendue et une jambe pliée des danses juives d’Europe de l’Est, les tremblements d’épaules et les déhanchés du baladi, le pas yéménite et les balancements de bras de la danse folklorique israélienne, quelques éléments de vocabulaire contemporain et sûrement d’autres influences que je n’ai pas reconnues, mélangez bien le tout, passez-le aux amphétamines, ajoutez par moments une gestuelle épileptique, et vous obtenez une grammaire extraordinaire, parfois absurde, parfois géniale, toujours surprenante.

Si la pièce étourdit et s’épivarde à force de brasser des langages chorégraphiques et des références culturelles, frisant parfois l’incohérence et souvent le risible, elle émeut et on s’attache à ces corps qui véhiculent une danse compulsive et endiablée, terriblement humaine.

Bien et mal

Le discours de la voix caverneuse — « c’est la vieille histoire du bien et du mal » — et la métaphore du Soleil et de l’obscurité sont binaires, alors que la musique et l’écriture chorégraphique convoquent mille univers. On pourrait y voir une célébration de la diversité. Mais la pièce est plus sombre, malgré quelques moments de beauté tranquille et la déconstruction ironique.

À l’approche de la fin, un groupe d’hommes lynche un homme à terre. La voix caverneuse psalmodie : « Nous avons envahi, brûlé, violé, arraché les terres et les pays. » Schechtersemble se livrer à une critique voilée de la politique d’occupation de son pays natal, pays qui n’est évoqué dans aucun document du spectacle. Puis une femme se poignarde elle-même, avant de se transformer en franc-tireur. Tristement prémonitoire.

Sun

Chorégraphie et conception sonore : Hofesh Shechter. Du 5 au 7 novembre au Théâtre Maisonneuve.