Frédérick Gravel «unplugged»

Tout en étant plus serein, le nouveau duo de Frédérick Gravel traite aussi du thème de l’échec.
Photo: Photoman Tout en étant plus serein, le nouveau duo de Frédérick Gravel traite aussi du thème de l’échec.
Aussi bien au Québec qu’à l’étranger, Frédérick Gravel a marqué les esprits avec ses concerts chorégraphiques et son univers d’énergie bouillonnante, de crudité sexuelle et de désinvolture ironique. Entretien avec le chorégraphe, alors qu’il finalise un duo avec Brianna Lombardo.
 

Collectives, les créations précédentes de Frédérick Gravel sont truffées de duos qui déploient une écriture du corps vigoureuse et explosive, menée par un désir contrarié. Ces duos réalistes donnent à voir les relations chaotiques de couples désillusionnés, pas nécessairement composés d’une femme et d’un homme : « J’avais beaucoup du matériel pour faire un duo qui se suffit à lui-même », explique le chorégraphe-musicien, à qui ses détracteurs ont souvent reproché d’user des mêmes ficelles.

Mais contrairement aux pièces précédentes de Gravel, qui mettaient en scène des couples qui dérapent et tournent mal, cette nouvelle création « délaisse le rapport amour-haine et la dualité. Ce n’est pas un duo amoureux, il pourrait être préamoureux ou postamoureux. Il y a une beauté dans le seul travail sur la finesse de l’écoute et l’absence d’écoute de l’autre. Peut-être que la relation est bien plus mature, tu as fait des niaiseries, tu t’es excusé, l’autre personne te prend comme tu es et toi tu la prends comme elle est. »

Pour autant, Gravel se défend d’avoir trouvé la lumière : « Je ne suis pas plus philosophe et il n’y a pas nécessairement plus d’espoir dans ma création. » S’il y a eu évolution, cela se passe surtout dans l’écriture, qui s’est enrichie de possibilités et de nuances : « Je suis moins dans l’anecdotique, les images sont moins plaquées. »

Cette évolution influence bien évidemment l’esthétique de la création et l’écriture du corps. La gestuelle porte toujours l’empreinte exigeante et impétueuse de Gravel, mais « n’est plus dans un temps où on est lancés à corps perdu dans quelque chose, puis d’un coup ça casse. La gestuelle est plus déliée, les bassins sont toujours aussi expressifs, mais ils ne sont plus tous seuls. La colonne vertébrale est beaucoup plus mobile qu’avant ».

Tout en étant plus serein, ce nouveau duo traite tout de même du thème de l’échec, omniprésent dans les créations de Gravel en raison de son potentiel en matière de créativité : « Si tu fais un duo sur des gens qui n’arrivent pas à se parler, tu as un potentiel de mouvement beaucoup plus intéressant qu’un duo où tout concorde. La maîtrise pour des danseurs, c’est de pouvoir se laisser traverser par toutes sortes d’états, tout étant capable de tenir le cap quand la gestuelle est chaotique. »

La dimension érotique de la danse de Gravel imprègne la création, même si elle est moins manifeste qu’à l’habitude. En réflexion constante, le chorégraphe s’interroge sur ce côté de son écriture et sur l’aspect sculptural des danseurs : « Comment on fait pour avoir des corps plus quotidiens, moins dans l’érotisation, dans lesquels les spectateurs pourraient se projeter ? C’est une question complexe, car je veux travailler avec des danseurs virtuoses. Je ne peux pas dire à Brianna [Lombardo], peux-tu être moins belle ? Mais, comme je suis malingre, ma présence amortit un peu cet aspect », ironise-t-il.

Western détourné et ironique

On est habitués à voir Gravel, qui passe de la guitare électrique au mouvement et commente en direct ses pièces, dévoilant avec sa dérision coutumière les dessous de la création.

Pour ce nouveau duo, Gravel ne livre pas de métadiscours sur l’oeuvre : « Comme on est deux sur scène, l’ironie au premier degré devient un peu lassante. Je ne pouvais pas faire le con autant que d’habitude, ni laisser Brianna [Lombardo] seule dans le rôle de l’interprète qui n’est pas chorégraphe. » L’ironie et l’impertinence propres à Gravel sont présentes dans le duo, mais de manière moins explicite.

Pas de musiciens non plus sur scène. Dans un esprit cinématographique, la trame sonore est composée de morceaux prêtés par deux groupes montréalais, Timber Timbre, avec sa folk hantée et ténébreuse, ainsi que Last Ex, formation instrumentale de deux membres de Timber Timbre qui ont transformé, pour leur premier album, une musique initialement créée pour un film d’horreur : « J’aime beaucoup le côté narratif que leur musique apporte à la création sans qu’on ait besoin de l’appuyer, ce côté de film western trituré. » Conçue par Stéphane Boucher, la trame sonore sera diffusée par « un système qui ressemble au juke-box ».

Mais le chorégraphe affectionne trop la musique en direct pour la laisser longtemps de côté. Sa prochaine pièce collective, prévue pour 2017, sera un concert chorégraphique avec plusieurs danseurs et musiciens sur scène, au son d’un électro-rock imprégné de baroque : « Cette fois-ci, je voudrais aller plus loin et créer la musique à l’avance. Plus je passe de temps en studio de danse, plus j’ai envie de faire de la musique. »

Terpsichore à l’ère du numérique

Tangente consacre un triple programme à la rencontre de l’écriture chorégraphique et des arts technologiques. Dans Expérience #1167, Teoma Naccarato propose un dispositif de caméras, moniteurs, projecteurs, microphones, haut-parleurs et capteurs qui transforme en temps réel chaque micromouvement de l’interprète en sons et images. L’immersif See-through d’Allison Nichol Longtin s’appuie sur la projection vidéo d’une performance avec laquelle interagit Karen Fennell, affublée de microphones et de caméras. Enfin, Caroline St-Laurent convie cinq performeuses venant d’horizons divers (y compris la nage sportive et la nage synchronisée) à se glisser dans une sorte de harnais suspendu, « l’exerciseur à nage sur place » et à y transposer leurs pratiques habituelles dans Relais Papillon. Au Monument-National, du 12 au 15 novembre.

This duet that we’ve already done (so many times)

De Frédérick Gravel à l’Agora de la danse du 11 au 14 novembre