Graines de spectateurs

«Tendre», destiné à un public à partir de quatre ans, est interprété par Brice Noeser et Katia Petrowick.
Photo: Stéphane Najman «Tendre», destiné à un public à partir de quatre ans, est interprété par Brice Noeser et Katia Petrowick.

Avec Tendre, Estelle Clareton saute le pas de la danse jeunes publics, une forme de création souvent considérée comme un sous-art, alors qu’elle cultive divers types d’intelligence ainsi qu’un rapport au monde poétique chez les enfants.

C’est la maternité qui a donné l’envie à Estelle Clareton de s’adresser aux enfants : « J’ai replongé dans le monde de l’enfance », se souvient en entrevue la chorégraphe. Invitée par Hélène Blackburn à faire un laboratoire de création dans son studio, elle y forge les prémices de Tendre. Destiné à un public à partir de quatre ans, ce duo est interprété par le chorégraphe-interprète Brice Noeser et par la performeuse Katia Petrowick, qui a étudié aussi bien la danse que l’art clownesque.

Tout en représentant une prise de risques, le processus de création de Tendre a été libérateur pour celle qui affectionne le travail du clown : « J’ai pu donner libre cours à mon humour, que j’avais toujours freiné dans mon travail. La danse contemporaine a souvent un côté sévère, hermétique, raconte Clareton. Moi, j’aime rire et faire rire. Mais si tu es dans l’humour, ton travail risque de ne pas être reconnu ».

Deux clowns-danseurs et un élastique

Traitant de l’amitié, la création met en scène un garçon et une fille très différents, reliés par un élastique dont ils ne peuvent se défaire. Y sont égrenées « toutes les ruses qu’ils trouvent pour s’accommoder de cet élastique et essayer de vivre ensemble ».

La pièce est traversée en filigrane par les thématiques de la coopération, de la diversité, de l’imagination qui est mobilisée pour déjouer les contraintes : « La diversité, c’est aussi être avec l’autre, sans nécessairement penser comme lui », poursuit Clareton.

Tendre n’est pas pour autant une création éducative : « Je ne veux pas inculquer des idées aux enfants. J’aurais pu faire un spectacle pour les adultes sur le même sujet. »

Façonné par le travail avec l’élastique, le vocabulaire de Tendre, tout en rebonds, allie la danse à l’art du clown. Au son de la musique composée par Éric Forget dans l’esprit du « rock’n’roll ludique », la pièce brise le quatrième mur en se passant de paroles : « Les deux danseurs communiquent avec les enfants grâce au “ regard au public ”, une technique de l’art du clown. »

Inspirée par l’univers du chanteur Philippe Katherine et par La Linea, une série télévisée italienne d’animation d’Osvaldo Cavandoli, la pièce possède une dimension très graphique. Entre la bande dessinée et le dessin animé, elle met en jeu deux personnages à la maladresse farfelue et poétique, voulus par leur créatrice comme « des antihéros pas très sûrs d’eux ».

Le corps, creuset de l’être-au-monde

Grand oublié de l’éducation scolaire, le corps de l’enfant est engagé lorsque celui-ci assiste à un spectacle de danse, explique au Devoir la médiatrice culturelle et ancienne journaliste de danse Fabienne Cabado, auteure d’un dossier sur la danse jeunes publics pour le Regroupement québécois de la danse : « La psychologie et les neurosciences ont montré que le spectateur, quel que soit son âge, reçoit d’abord la danse par le corps. »

« Permettant aux enfants de développer un rapport au monde plus incarné et plus poétique, les spectacles de danse offrent des moyens de comprendre le monde, de le découvrir et de s’y intégrer, d’autant plus que leur esprit n’est pas encore formaté et que leur créativité est très grande », souligne Cabado.

Cependant, la danse pour le jeune public souffre d’un désintérêt à la fois de la part de la presse et du milieu de la danse : « On nourrit beaucoup l’idée selon laquelle c’est plus facile de créer de la danse pour les enfants et que les chorégraphes ont moins l’obligation d’innover, déplore Fabienne Cabado. C’est une croyance erronée. »

Ainsi, si les propositions destinées aux enfants se permettent plus facilement de la drôlerie, leur aboutissement n’en requiert pas moins une recherche rigoureuse : « Sur le plan de la composition rythmique, il faut être extrêmement vigilant parce que les enfants sont un public impitoyable, insiste Estelle Clareton. Par exemple, si le rythme d’une partie n’est pas bon ou que la musique ne fonctionne pas, ils décrochent. »

Au lieu « d’associer avec condescendance la création chorégraphique pour les jeunes publics à un sous-art », propose Fabienne Cabado, « on pourrait plutôt la voir comme un laboratoire où étudier comment rendre la danse contemporaine plus accessible sans rien sacrifier à l’art et où semer des graines de spectateurs ».

La danse et les apprentissages chez l’enfant

Le RQD a publié cette semaine le premier volet, intitulé « Le spectacle et l’enfant », de son dossier I-Mouvance sur la danse jeunes publics. S’appuyant notamment sur les recherches en neurosciences, cet article met en lumière la contribution des expériences sensorielles, telles que les spectacles de danse, aux apprentissages chez les enfants. Faire l’expérience de la danse en tant que spectateur contribue au développement de l’intelligence sensorielle, spatiale et motrice ainsi que les capacités cognitives, tout en participant à la construction de l’estime personnelle et du sens de la sécurité, selon Florence Vinit, professeure de psychologie à l’UQAM, citée dans le dossier.

Tendre

Estelle Clareton (à partir de quatre ans). Le 7 novembre à l’Agora de la danse, le 10 novembre au théâtre Centennial, le 11 novembre à la salle Pauline-Julien, le 2 décembre au théâtre Outremont