Femme-arbre cherche éclaircie

Dans «L'échappée», Karine Denault enchevêtre performance, danse, arts visuels et travail sonore.
Photo: Yannick Grandmont Dans «L'échappée», Karine Denault enchevêtre performance, danse, arts visuels et travail sonore.

Après avoir dépeint les divagations du désir en mêlant sur scène danseuses et musiciens dans Pleasure Dome en 2013, la trop rare Karine Denault enchevêtre performance, danse, arts visuels et travail sonore dans un solo ciselé et abouti. L’échappée conjugue délicatesse singulière, poésie déjantée et ironie sensible.

Entourée par le public sur trois côtés du plateau, une femme s’enroule de guirlandes de lierre des pieds à la tête. Sur la scène, il y a juste un amas de feuilles et de pétales, une perruque auburn et un petit amplificateur avec un micro. La femme-arbre se fige, bras en l’air. Au bout d’un instant, elle est parcourue de frémissements, puis de mouvements brusques, donnant à entendre le bruit des feuilles.

Abandonnant son arbre, ses bottes à hauts talons et ses chaussettes, Karine Denault met la perruque de même couleur, version plus extravertie, que ses cheveux longs à elle. Elle prend une pose fière, hiératique, loufoque. Elle baisse son pantalon, remonte son haut, se couvre le sexe et les seins, spectacle d’une violence érotique inouïe. Elle se rhabille, éclatant de rire. Me voici femme, semble-t-elle ironiser. Ironie sur la représentation sociale de la femme ? Ironie sur toutes ces interprètes qui dansent avec leurs crinières ? Ou sur son éblouissante beauté à elle ?

On retrouve sa gestuelle saccadée, à la fois angulaire et sinueuse, dont le moteur semble être des micromouvements qui entraînent la danseuse malgré elle. Comme un refrain qui scande la pièce, à l’horizontale et à la verticale.

Sourire aux larmes

L’échappée déploie une danse d’images, de tableaux incarnés qui mobilisent le potentiel sensible et ludique d’objets en apparence insignifiants. Mais c’est aussi une danse sonore. Karine Denault allume l’ampli, s’empare du micro et chante. Parfois à pleins poumons, parfois tout bas. Parfois seule et parfois de concert avec la voix d’une chanteuse. Car la pièce égrène des morceaux des groupes montréalais Le fruit vert, Bobo Boutin et Duchess Says, et du groupe torontois Austra.

Lors de créations antérieures de la chorégraphe, les environnements sonores étaient créés en temps réel par des musiciens sur scène. Dans L’échappée, si la musique est préenregistrée, Denault génère elle-même la trame sonore, y compris par de drôles de vocalises et par son souffle.

Tour à tour expérientielle, contemplative ou galvanisante, la création donne aussi à vivre des moments d’interaction avec la danseuse. Elle demande à un spectateur de lui enlever sa guirlande. Elle nous regarde longuement, un à un, nous sourit. De drôles de sourires, passant par toutes les nuances, qui ressemblent à des larmes contenues. La morsure d’une lèvre, le plissement d’une commissure, le frémissement d’une lèvre deviennent alors omniprésents, envahissant la scène par leur charge dramatique.

Occupée par de nombreux projets, Karine Denault se fait assez rare sur scène. On n’en apprécie que plus L’échappée, un solo cousu main et protéiforme, à la fois apaisant et vivifiant.

L’échappée

De et avec Karine Denault (L’Aune). Collaborateurs : Marie Brassard, Dana Gingras, Armando Gomez Rubio, Yannick Grandmont, Line Nault, Alexandre St-Onge, Jamie Wright. Du 21 au 23 octobre à l’Agora de la danse.