On achève bien les danseurs

Photo: Piet Goethals

Dans le film They Shoot Horses, Don’t They ? de Sidney Pollack, des personnes appauvries par la crise économique de 1929 participent à des concours-marathons, dansant jusqu’à l’épuisement pour divertir le public. De la téléréalité avant l’heure, dont le chorégraphe belge Jan Martens s’est partiellement inspiré pour The Dog Days Are Over, une création galvanisante, hypnotique et subtilement critique où huit danseurs déclinent toutes les modalités du saut.

Cinq femmes et trois hommes, en short ou collant doré, léopard ou orange fluo, sont debout le long du mur de briques de l’Usine C. Devant eux, des paires d’espadrilles sont alignées au milieu du plateau. Pas de scénographie, à part une lumière crue et des signes dessinés au sol, tels des repères visuels.

Les danseurs enfilent leurs espadrilles, font leurs lacets. En rangs d’oignons, ils commencent à rebondir sur place, en silence. Ces rebonds se transforment en sauts vers le haut. En parfait accord, ils sautent vers l’avant, puis vers l’arrière. Ils pivotent vers la gauche, toujours en sautant. On n’entend que le bruit des sauts et les crissements de leurs espadrilles. De temps en temps, l’un d’eux lance un chiffre, un compte égaré.

Leurs regards sont neutres et très concentrés (ils comptent mentalement). Leur endurance et leur résistance sont exaltantes. Et à les regarder et les entendre, on est bercés, flottant dans une agréable demi-transe.

Cours d’aérobic ? Entraînement sportif ? Cérémonie de secte ? Exercice militaire ? Non, pas avec ces couleurs… Les sauts se poursuivent. Déhanchés, épaulés, déplacés, chassés, jambes en ciseaux… Mains fermées sur les crêtes iliaques ou bras qui balancent en opposition. Pieds pointés ou à plat. Les danseurs se rassemblent en grappes, se réalignent. Le rythme change parfois, mais les danseurs conservent leur unisson. Peu à peu, ils forment des structures géométriques mobiles et bondissantes qui n’en finissent plus de se transformer.

The Dog Days Are Over est une pièce kinesthésique. Certains spectateurs remuent la tête, d’autres rebondissent insensiblement sur leurs sièges. La trame sonore participe à cette empathie. On pourrait voir cette création une deuxième fois, en fermant les yeux. Moment particulièrement fascinant, lorsque les sons générés par un déploiement de sauts ressemblent à s’y méprendre aux bruits de pas de flamenco, alors que les mouvements n’ont rien à voir avec la danse espagnole.

Sauter jusqu’à l’épuisement

Au bout de 40 minutes, les danseurs sautent encore. Ils transpirent de plus en plus. Leur regard sont toujours aussi calme, il y a tout juste quelques froncements de sourcils par-ci par-là. On commence à être étonnés par leur impassibilité, à souffrir pour eux.

Les lumières baissent considérablement. Cette épreuve de force va-t-elle prendre fin ? Non, les danseurs poursuivent leur mouvement unique et décliné à l’infini, encore et toujours. Par moments, leur organisation spatiale devient quelque peu chaotique. Les bras et les jambes vont dans tous les sens. Mais malgré cette anarchie toute relative, les sauts sont toujours solidaires, réalisés au même rythme.

Soixante minutes de saut. Les sauts sont moins précis, les corps trahissent une certaine fatigue. Les danseurs se rapprochent du public, les visages sont crispés, les yeux écarquillés ou plissés. À entendre leur souffle accéléré, on a la gorge qui se serre, on sent presque l’air manquer.

S’attaquant à la perception de la danse et du spectacle, le chorégraphe met en lumière l’assujettissement de la création artistique au divertissement et aux impératifs économiques. Le chorégraphe dénonce aussi cette fabrique de corps dociles et jusqu’au-boutistes qu’est souvent la danse, en montrant le dépassement des limites que s’imposent les danseurs.

Créateur d’oeuvres sur la condition humaine contemporaine entre la danse, la performance et le théâtre pour lesquelles il a gagné le Prix Charlotte Kölher 2015 pour les jeunes talents dans la catégorie théâtre, Jan Martens signe une oeuvre rigoureuse, ludique et futée. Et il prend soin de ses interprètes : dansé en alternance, The Dog Days Are Over n’a jamais lieu cinq jours d’affilée.

The Dog Days Are Over

De Jan Martens avec Steven Michel, Kimmy Ligtvoet, Nelle Hens, Cherish Menzo, Julien Josse, Naomi Gibson, Laura Vanborm, Morgane Ribbens, Ilse Ghekiere, Victor Dumont (en alternance). Du 15 au 17 octobre, à l’Usine C, à Montréal.