Les prisons intérieures

La cage conçue par le scénographe Bernard Lagacé joue le rôle d’un troisième protagoniste dans la recréation de la pièce.
Photo: Rolline Laporte La cage conçue par le scénographe Bernard Lagacé joue le rôle d’un troisième protagoniste dans la recréation de la pièce.

Vingt-deux ans après avoir signé et dansé Bagne, Jeff Hall et Pierre-Paul Savoie recréent la pièce avec les jeunes interprètes Lael Stellick et Milan Panet-Gigon. Actualisation d’une oeuvre qui avait marqué les esprits par les joutes à la fois vigoureuses et tendres de ses protagonistes enfermés dans une cage métallique.

L’oeuvre originelle avait émergé du désir des créateurs de concevoir une chorégraphie à partir d’une structure de métal : « On voulait voir ce que des corps aux prises avec un grillage peuvent faire », raconte Pierre-Paul Savoie en entrevue. Peu à peu, la pièce avait évolué vers une métaphore des prisons intérieures, vers les limites que les personnes s’imposent en raison de la pression sociale.

En 1998, les chorégraphes ont repris une première fois Bagne avec les danseuses Sarah Williams et Carole Courtois. Proche de la première, cette deuxième version n’était pas une recréation.

Ainsi, « recréer n’est pas refaire la même chose », souligne Pierre-Paul Savoie. La pièce de 2015 est plus courte, le fil dramaturgique a été restructuré, des tableaux, ajoutés et d’autres retirés. Traitant toujours de l’enfermement, la recréation a été adaptée au contexte sociétal actuel. Notamment, la question de l’homosexualité, prégnante dans les deux premières oeuvres, est moins présente dans la nouvelle pièce : « En 1993, montrer de la tendresse entre deux hommes était tabou. En 2015, il y a plus d’ouverture, du moins dans une partie de la société. »

Centré sur la quête de l’harmonie au sein de la relation à deux, le propos de la pièce d’aujourd’hui est plus large, plusieurs clés de lecture étant possibles. En outre, Pierre-Paul Savoie et Jeff Hall ont été influencés par l’actualité géopolitique : « La recréation est traversée en filigrane par une idée de vibrations entre les continents, de chocs entre les cultures », poursuit Savoie.

Faisant toujours appel à une danse théâtrale très vigoureuse, à de nombreuses suspensions par les bras et des sauts dans le vide, le langage de Bagne a évolué depuis la première version, « intégrant les capacités acrobatiques des interprètes et allant beaucoup plus loin en matière de “physicalité” », ajoute le directeur de PPS Danse.

Mais si langage chorégraphique il y a, il ne repose pas sur une partition écrite : « Il y a beaucoup de travail d’état dans Bagne, explique Milan Panet-Gigon, qui a repris le rôle de Pierre-Paul Savoie. Les regards sont aussi essentiels. »

Lauréate du prix new-yorkais Bessie, la cage conçue par le scénographe Bernard Lagacé joue le rôle d’un troisième protagoniste dans la recréation. Avec ses deux étages et ses portes qui s’ouvrent et se referment, elle définit la gestuelle et mobilise l’expressivité du corps.

La mémoire et l’imaginaire

Pour revisiter la pièce, les chorégraphes ont d’abord laissé de côté l’oeuvre initiale et mené des improvisations avec les interprètes afin de laisser émerger toutes les possibilités. Dans un deuxième temps, ils ont pris appui sur leur mémoire corporelle et sur les captations vidéo des deux Bagne précédents, tout en laissant une liberté de jeu aux danseurs : « Puisqu’ils véhiculent l’oeuvre, c’est important de faire appel à leur imaginaire. Lorsque j’étais jeune danseur, l’interprète était plus passif, dit Savoie. Les choses ont évolué depuis et, aujourd’hui, le dialogue avec les danseurs contribue à façonner la création. C’est très sain, car l’oeuvre a de cette manière plus de chances d’être forte. »

Retransmettre au public une pièce chorégraphique dans une version plus aboutie, Pierre-Paul Savoie considère qu’il s’agit d’une chance exceptionnelle. La transmission des oeuvres, qu’il s’agisse d’une reprise ou d’une recréation, est d’ailleurs un enjeu majeur pour tout le milieu de la danse. Le 24 octobre, le rendez-vous annuel des membres du Regroupement québécois de la danse sera d’ailleurs consacré en partie aux questions d’histoire et de patrimoine (au Circuit-Est centre chorégraphique, à partir de 14 h 15, ouvert au public).

Qu’en est-il de la sauvegarde de la mémoire chorégraphique pour les jeunes danseurs ? Selon Milan Panet-Gigon, « elle est vitale, pourvu qu’il y ait une marge d’appropriation ».

Public créateur à Griffintown

Après ses sculptures mi-organiques mi-industrielles dans le très remarqué 5 Out of 6 Machines, le chorégraphe-interprète Peter Trosztmer déploie #BOXTAPE, une installation-sculpture de ruban adhésif dans une usine de papier à Griffintown, en collaboration avec une belle brochette de danseurs montréalais et… les spectateurs. Produite par le Studio 303, coprésentée par Tangente et le Festival Phénomena, cette oeuvre qui conjugue danse, performance et arts visuels évolue au fil du temps. Pour Peter Trosztmer, cette expérience qui remet en question les représentations de la danse permet de créer des communautés temporaires en combinant trois conditions nécessaires : un projet concret, de l’entraide et de la créativité. Le public peut arriver au début de l’événement ou en cours de route, rester le temps qu’il souhaite et prendre un forfait lui permettant de revenir plusieurs fois. Les enfants sont les bienvenus. Du 16 au 20 octobre, The Paper Factory, 141, rue Ann.

Danses autour du globe au FNC

Il aura fallu deux ans à la réalisatrice française Fanny Jean-Noël pour sillonner le monde et faire l’inventaire des danses qui façonnent son film Move !. Butô, flamenco, danse bollywoodienne, pow-wow, samba, claquettes, two-step, tango, haka maori…. Parmi les temps forts figurent notamment une impressionnante cérémonie de danse avec les morts à Madagascar et un rituel berbère en plein désert marocain, à la fin duquel les mouvements filmés d’une danseuse voilée se fondent dans ceux d’une femme en boîte de nuit. La grande force de Move ! est de se passer de narration, la liesse des corps se suffisant à elle-même. Magnifique visuellement, ce film tendre met en joie. De quoi plaire à tous. Projections les 17 et 18 octobre au Festival du nouveau cinéma, en présence de la réalisatrice.

Bagne

Jeff Hall et Pierre-Paul Savoie (PPS Danse). Du 21 au 31 octobre 2015 à la Cinquième Salle de la Place des Arts. Du 8 au 9 décembre à La Rotonde à Québec.