Tous Roméo, toutes Juliette

«Symphonie dramatique» propose une relecture très libre de l’œuvre de Shakespeare et de celle de Prokofiev.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «Symphonie dramatique» propose une relecture très libre de l’œuvre de Shakespeare et de celle de Prokofiev.

La compagnie Cas Public poursuit sa quête de création « tout public ». Après avoir façonné un corpus d’oeuvres a priori destinées au grand public, puis multiplié les oeuvres pour les jeunes spectateurs, elle tente de brouiller les limites de ces catégories. Symphonie dramatique revisite le chef-d’oeuvre romantique Roméo et Juliette.

En tournée depuis déjà deux ans, un peu au Québec, beaucoup à l’étranger, la pièce pour huit danseurs s’arrête un soir à Montréal, avant de reprendre les routes d’Europe. À l’instar de Variations S, qui revisitait le mythique Sacre du printemps de Stravinski et des Ballets Russes, Symphonie dramatique propose une relecture très libre de l’oeuvre de Shakespeare et celle de Prokofiev.

« J’étais retombée sur le texte à l’approche du 400e [du dramaturge anglais], raconte Hélène Blackburn en entrevue. C’est incroyable combien il est encore d’actualité. Ma fille de 20 ans vit en permanence dans un univers très mixte, où les cultures, les religions, les langues différentes se côtoient, ce qui fait que l’amour est beaucoup plus complexe qu’il pouvait l’être quand j’avais son âge. »

La pièce joue donc sur l’universalité de cet archétype de l’amour maudit, « qui aurait dû être », dit la chorégraphe reconnue pour ses danses fougueuses et physiquement exigeantes, naviguant entre le lyrisme des pointes et l’énergie brute d’un style plus urbain. Et sur tous ses dérivés : le désir, la séduction, la transgression, la mort. « Il n’y a pas un seul Roméo, une seule Juliette, un seul Thibald. Tous les personnages sont revisités dans leur énergie et leur émotion. »

La partition musicale, à nouveau signée Martin Tétrault, compile et remixe toutes les versions musicales liées à ce thème, dont celles de Gounod, Berlioz, Tchaïkovski, en gardant l’architecture de Prokofiev et en y infusant des éléments plus actuels. La chorégraphe cite l’exemple du thème Je veux vivre de l’opéra de Gounod, chanté successivement par la grande Maria Callas et par… Alexandre Désilets ! « Pour montrer qu’une pièce d’opéra est d’abord et avant tout une chanson… »

Tout public

Cas Public récolte un franc succès dans le créneau du « jeune public », mais elle veut en finir avec les catégories limitatives. « Je ne fais pas du jeune public, j’ai une approche inclusive des spectateurs d’âges différents. J’aime multiplier les niveaux de lecture. » Des oeuvres comme Barbe Bleue, Journal intime, Gold avaient déjà des qualités dépassant la simple étiquette « pour enfant » ou « pour ados ».

Elle souhaite que le Québec, où la « danse jeunesse » commence à s’enraciner, évite de copier les modèles du théâtre. « Le caractère très universel de notre discipline permet d’aborder les choses autrement. » Elle ne veut plus cibler de groupes d’âge pour ses pièces et invite les programmateurs à plus d’ouverture et de flexibilité, comme en Europe, où certains spectacles affichent « pour adultes à partir de deux ans », ou « child friendly ».

« En production jeunesse, certaines propositions figurent parmi les plus novatrices, signale celle qui y a trouvé un formidable terrain de liberté et d’exploration. Quelque chose de bien fait pour les enfants est bon pour tous les publics, alors pourquoi s’enfarger là-dedans ? » lance celle qui fait son mea culpa d’avoir un jour dénigré cette production comme une sous-catégorie de la danse et qui invite le milieu à en faire autant. « Pourquoi empêcher des adultes d’apprécier des spectacles en les avertissant que ceux-ci ne leur sont pas destinés ? » demande la chorégraphe, en écho à une lettre reçue d’un spectateur déçu.

La tournée en mutation ?

Après Montréal, Symphonie dramatique s’envole pour une tournée monstre. Premier arrêt : le prestigieux Royal Opera de Londres. Cas Public y livrera sa mouture de Roméo et Juliette sous le même toit que la troupe royale, qui donnera, en parallèle, la plus mythique version du ballet — celle interprétée à l’origine par Rudolf Nureev et Margot Fonteyn. Après une grande virée européenne, l’Opéra de Paris accueillera l’oeuvre à son tour, dans un contexte similaire.

Ce bel exploit québécois n’est pas le premier. Et il faut le redire : les Marie Chouinard, Danièle Desnoyers, José Navas, Benoît Lachambre et les plus jeunes tels Frédérick Gravel, Dave St-Pierre et Marie Béland font rayonner la création québécoise sur les scènes d’ailleurs.

Mais la tournée, si vitale pour nos artistes, relève d’un écosystème fragile, en pleine mutation. En témoigne le fait qu’à une semaine d’intervalle, on enterre La La La Human Steps, pourtant emblématique de ces virées mondiales, et on salue la grandiose tournée de Cas Public… « Si ça marche, c’est parce qu’on tourne trois shows en même temps, dans un créneau [jeunesse] où il y a plus d’options », explique Hélène Blackburn, qui joue sur tous les fronts de diffusion (matinées, programmes en saison, festivals) pour limiter les temps morts entre les étapes de tournée.

Pour Gilles Doré, d’Art Circulation, le modèle de tournée Cas Public, qui repose sur un grand volume de représentations, se fait de plus en plus rare. « C’est volatil : la diversification des intérêts [des programmateurs] et la profusion des artistes contemporains tendent à réduire les volumes de représentations pour faire place à une variété d’oeuvres et de formats. »

Notre système de financement est-il adapté au contexte mondialisé de la diffusion d’un art aussi éphémère que la danse ?

Symphonie dramatique

De Cas Public, à la Tohu, le 17 septembre (entrée gratuite).