Le féminisme dans le boudoir

Dans «La putain de Babylone», la contorsion est discrète, se faisant poétique et poreuse.
Photo: Fred Péloquin Dans «La putain de Babylone», la contorsion est discrète, se faisant poétique et poreuse.

Le bien et le mal, le paradis et l’enfer… Andréane Leclerc envoie valdinguer toute dualité dans sa dernière création, ancrée dans la figure biblique de la prostituée de Babylone. Avec la collaboration du chanteur londonien Martyn Jacques, de son groupe The Tiger Lillies et de sept fantastiques performeuses, elle conjugue avec dextérité la contorsion, le burlesque, la musique et la danse pour poursuivre sa démarche de réappropriation du corps féminin.

Un plateau empli de fumée, éclairé par des bougies dans des bouteilles alignées le long du mur. Des cordes aux noeuds coulants tombant du plafond et, parmi les bouteilles, un corps allongé de femme dont on devine peu à peu les contours au son d’un orgue… On se croirait dans un cabaret d’antan, ou encore dans un fantasme circassien avec nains et femme à barbe.

Une femme en body rouge — la comédienne et chanteuse Marie-Ève Bélanger — se tord dans tous le sens pour se lécher les orteils. Enjambant un cheval à bascule pour enfants, elle tire à hue et à dia avec force cris et asperge la scène au moyen d’une bouteille de vin attachée à l’arrière de sa monture. Scène d’onanisme qui vire au grotesque, pendant que la voix ricaneuse de Martyn Jacques s’éraille : « She’ll fuck them for tea, for you and for me ».

Poétique et poreuse

 

Dans La putain de Babylone, la contorsion est discrète, se faisant poétique et poreuse, alors que les performeuses vêtues de culottes rouges bouffantes et fendues à l’entrejambe s’arc-boutent au sol ou servent de monture les unes aux autres. L’écriture chorégraphique est mise au service de la création d’une empathie émotionnelle et sensorielle chez les spectateurs.

Pratiquement tous les sens sont sollicités, voire mis à l’épreuve : claquements de fouet à répétition, odeur de foin doucereuse, surprenants tableaux visuels, pain lancé dans le public… Spécialement composée par The Tiger Lillies pour la pièce, mêlant onirisme morbide et humour gothique, la bande sonore est spatialisée, renforçant la charge dramatique des diverses saynètes, souvent grinçantes, parfois ourlées de délicatesse.

Possédant une grande intelligence de la mise en scène, Andréane Leclerc signe une bacchanale cousue main. Sans jamais tomber dans la facilité, elle donne à voir des femmes aux corps et aux imaginaires affranchis. Une célébration de la liberté et de l’altérité qui fait du bien.

La putain de Babylone

De Nadère Arts Vivants Avec Marie-Ève Bélanger, Alma Buholzer, Claudel Doucet, Dana Dugan, Bonny Giroux, Laura Lippert, Maude Parent. Festival Grand Cru, Théâtre La Chapelle, du 8 au 12 septembre, 20 h.

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