Russie - Anastasia Volotchkova s'agite depuis le placard à ballerine

Moscou — Tapie dans un restau chic de Moscou, non loin du théâtre du Bolchoï, la ballerine Anastasia Volotchkova, 27 ans, fait plus que jamais penser à un cygne blessé dans son corsage de soie froissée. Avant d'accepter de nous parler, la danseuse, au centre d'un scandale retentissant à Moscou, a hésité plusieurs jours, puis cédé, mue manifestement par la rage de ne pas avoir été invitée à danser à Paris avec le Bolchoï ces jours-ci, comme elle l'escomptait. «J'aurais tellement aimé venir à Paris danser le Lac des cygnes. Mais je crois que le Bolchoï ne veut pas m'emmener pour qu'on ne s'aperçoive pas à l'étranger que je suis en forme et injustement éliminée.»

Protecteurs influents

Étoile du Bolchoï depuis 1998, après avoir été celle du théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg, Anastasia Volotchkova s'est vue licenciée en septembre par le plus prestigieux théâtre de Moscou. Son «physique» pose problème à ses partenaires, a expliqué le directeur du Bolchoï, Anatoli Iksanov, laissant entendre que sa ballerine était trop grande et trop lourde. Ce qui se voulait une façon diplomatique de suggérer qu'elle n'était plus au mieux a tourné à l'esclandre, Anastasia refusant sa déchéance et espérant sans doute faire jouer ses protecteurs, qu'on dit nombreux et influents. Le parti politique de Poutine, Edinaïa Rossia, pour lequel Anastasia préparait plusieurs galas, a pris sa défense. Le dictateur biélorusse Alexandre Loukatchenko, grand fan de cette belle femme blonde, l'a aussi assurée de son soutien.

«Le Bolchoï a déshonoré le ballet russe aux yeux du monde entier en attirant l'attention sur mon poids et ma taille», attaque la danseuse, la voix toujours très douce, très sûre d'elle pour ses 27 ans, mais frémissante de colère rentrée. «Comme si le poids et la taille d'une ballerine avaient jamais fait sa grandeur! Je suis étonnée qu'ils ne soient pas venus aussi mesurer ma poitrine ou ma pointure de chaussures», poursuit-elle. À ce sujet, elle précise qu'elle fait 1,70 mètre et «environ 50 kilos»: «C'est important puisqu'à chaque entrevue la direction du Bolchoï me rajoute quelques centimètres et quelques kilos.»

Jugé «illégal» par le ministre russe du Travail, le licenciement d'Anastasia Volotchkova a été condamné par un tribunal de Moscou, qui a ordonné en novembre sa réintégration au Bolchoï. Depuis, elle fait à nouveau officiellement partie de la troupe, elle est censée suivre ses classes tous les matins, mais n'apparaît pas pour autant sur la scène. «Je vais tous les jours répéter au Bolchoï, assure-t-elle. Mais le seul projet que la direction a pour moi, ce sont des rôles de quatrième cygne. Le Bolchoï, théâtre d'État, ne respecte pas la décision de justice. Ce n'est plus l'État qui gouverne ce théâtre, ce sont les forces de l'ombre, les banquiers!», lance-t-elle, dans une imprécation vague au sujet des commanditaires du théâtre.

Justement nommé en août 2000 par le ministre de la Culture pour remettre de l'ordre au Bolchoï, le directeur Anatoli Iksanov est si excédé par l'affaire qu'il ne veut plus faire le moindre commentaire. «Vous feriez mieux d'écrire sur notre tournée à Paris, prévient sa porte-parole, Katerina Novikova. Si c'est pour discuter encore du sort de Mme Volotchkova, notre directeur refusera de vous parler.»

Redressement

Les critiques russes, qui saluent généralement le travail de redressement du Bolchoï entamé par Iksanov, après des années d'un certain laisser-aller sous son prédécesseur, Vladimir Vassiliev, donnent pourtant plutôt raison à la direction du Bolchoï dans cette affaire. «Nastia était très forte quand elle a quitté l'école du ballet. Mais son niveau a beaucoup baissé, peut-être à cause de tous les shows qu'elle fait à côté. Elle s'est dispersée, elle est devenue une ballerine d'estrade, qui ne correspond plus à l'esthétique du Bolchoï», observe Elena Goubaïdoullina, critique au quotidien Izvestia. «Le ballet est un art très transparent. Quand une ballerine se dégrade, cela se voit tout de suite, renchérit Julia Iakovleva, du magazine culturel Aficha. Nastia a un corps ingrat. Je l'ai vue quand elle sortait de ses cours au Mariinski: bien entraînée, elle était capable de tout faire. Mais si elle manque une semaine de cours, cela se voit tout de suite sur scène, son corps commence à lui désobéir.»

La presse de boulevard russe est encore plus impitoyable et raconte comment Nastia passerait ses nuits dans les clubs, picolant du cognac et «pompant» l'argent des millionnaires qui succombent à ses charmes. Le beau cygne blanc, qui faisait rêver la Russie durant ses années au Mariinski et au Bolchoï, est traîné dans la boue. Sa fin s'annonce, triste. Comme dans le célèbre ballet de Tchaïkovski.