Prélude à l’après-midi d’un hip-hopeur

Photo: Melika Dez

Friand de mariages arrangés artistiques, l’OFFTA a eu l’excellente idée de consacrer une soirée aux danses urbaines, entremêlant des artistes de divers styles et des interprètes contemporains. MashOFF égrène six solos, les entrecoupant d’improvisations en duo. Au croisement d’une constellation d’univers gestuels, une surprenante soirée, ourlée de poésie, de drôlerie et de théâtralité.

Orchestrée par Martine Bruneau et Axelle Munezero de 100Lux, organisme de promotion des danses urbaines, et par Katya Montaignac, commissaire en danse à l’OFFTA, la soirée s’ouvre sur une belle proposition de Louis-Elyan Martin. Y alternent des passages angulaires et saccadés aux résonances martiales, des séquences lascives tout en ondulations et des déhanchés rythmés qui ne dépareraient pas une piste de danse. La chorégraphie est parfois infiltrée par le contemporain et le classique : jambes haut perchées ou en attitude, bras qui s’arrondissent, travail au sol. Fusion réussie que celle de cet interprète de la compagnie O’Vertigo, également chorégraphe.

La transition avec le solo de Marie-Reine Kabasha se passe sur le mode fondu-enchaîné. Les deux artistes s’engagent dans une improvisation courte, plus proche d’un dialogue que d’une battle, cette joute entre danseurs urbains qui font une surenchère de prouesses.

Magnifique Marie-Reine Kabasha. En silence, elle scrute longtemps le public. Chorégraphie de regards de jais et de sourires, qui racontent à eux seuls une histoire. Ses bras commencent à dessiner autour de son visage les lignes et les volutes propres au «waacking», une danse urbaine née dans la communauté afro-américaine gaie de la côte ouest des États-Unis dans les années 70, influencée par les performances des drag-queens et par les gestes emphatiques des stars du cinéma du début du siècle telles Greta Garbo et Rita Hayworth.

Mais la proposition de Kabasha va au-delà de la musicalité sensuelle du waacking. Elle a pour trame sonore un merveilleux poème en voix hors champ : « Il n’y aura ni vainqueurs, ni vaincus, ni victoires, ni défaites, que le silence des regards, que le silence de ta présence. » Ses bras rythment le texte, tel un langage des signes, et s’accélérèrent de plus en plus, accompagnés des affolements de son souffle. Sculpturale, elle habite l’espace avec justesse et magnétisme.

Créolisations chorégraphiques

Gregory « Krypto » Selinger donne à voir une performance drolatique et participative. Il livre une sorte de monologue existentiel, que viennent illustrer des figures au sol caractéristiques du b-boying. Tricotages des pieds en appui sur les mains et autres acrobaties pour parler de la mort, de la famille, de l’expansion de l’univers, de la conscience…

Dany Desjardins, pour sa part, propose un extrait retravaillé de sa pièce Winnin’, présentée au théâtre de la Chapelle en décembre dernier. Desservi au départ par un éclairage trop faible, son solo ne manque ni d’humour ni de finesse, mais gagnerait à être affiné davantage. On regrette par ailleurs qu’il n’ait pas intégré dans sa proposition le voguing qu’il fait à merveille.

Lea Ved, interprète du RUBBERBANDance Group, interprète une chorégraphie de Gustavo Ramirez Sansano qui fusionne ballet, contemporain et danses urbaines. Mais la mayonnaise ne prend pas entre les divers types de gestuelles, malgré le talent de la danseuse.

La soirée s’achève sur un formidable et exaltant solo de Handy « MonstaPop » Yacinthe, qui interprète L’après-midi d’un faune de Nijinsky au son de la musique de Debussy… version popping : les mouvements de la célèbre partition chorégraphique sont isolés, ondulés, hachés.

Privilégiant l’imagination, le jeu et la fantaisie aux prouesses, les artistes ont fait de MashOFF une soirée fantastique et originale. Petit bémol, les rencontres improvisées qui servaient de transition étaient un peu courtes, trop pour que les danseurs apprivoisent le dialogue et déploient ses possibilités.

Le MashOFF explore des danses qui reflètent les réalités socioculturelles mouvantes et hétérogènes d’aujourd’hui. Forgés à la lisière entre les genres, les langages urbains convoqués se jouent des catégories et rappellent que la réinvention de soi passe par le bricolage et le métissage.

MashOFF

Avec Handy « MonstaPop » Yacinthe, Gregory « Krypto » Selinger, Lea Ved, Marie-Reine Kabasha, Dany Desjardins et Louis-Elyan Martin. À La Licorne le jeudi 28 mai, 20 h.