«Anna Karénine» revu par le Béjart des ballets russes

« Anna est dans une situation de choix moral entre le devoir d’une mère et le plaisir charnel, entre la raison et l’émotion », estime le chorégraphe Boris Eifman.
Photo: G. Galindo « Anna est dans une situation de choix moral entre le devoir d’une mère et le plaisir charnel, entre la raison et l’émotion », estime le chorégraphe Boris Eifman.

Venu à Montréal une première fois en 2005 avec La Gisèle rouge, l’Eifman Ballet Théâtre de Saint-Pétersbourg est à nouveau invité par les Grands Ballets canadiens. La troupe connue pour avoir renouvelé le ballet russe livre cette fois Anna Karenina, inspiré du célèbre roman de Tolstoï.

« J’essaie de danser au plus près du roman, confiait au Devoir, dans un échange de courriels, la danseuse principale Maria Abashova, qui incarnait son premier grand rôle pour la troupe lors de la création du ballet en 2005. Anna Karénine est mon oeuvre préférée. L’image d’Anna m’est incroyablement proche. En tant que femme, je comprends parfaitement le dilemme de cette héroïne. »

Boris Eifman est un des chorégraphes les plus populaires de la Russie. Depuis la fondation de sa troupe en 1977 (d’abord sous le nom de Leningrad New Ballet), il a développé un style bien à lui, forme de néoclassicisme expressionniste rompant volontairement avec l’académisme du ballet russe. Sa danse se libère de certains codes pour se consacrer totalement à l’émotion des personnages de ses ballets narratifs. Il adore revisiter des oeuvres littéraires pour en tirer des psychodrames intenses. Avant Anna Karenina, il l’a fait notamment pour Thérèse Raquin (Zola), Eugène Onéguine (Pouchkine), La mouette (Tchekhov) et Up and Down, qui s’inspire des personnages du roman Tendre est la nuit de Francis Scott Fitzgerald.

Après Gisèle, la passion d’Anna

Créé en 2005, Anna Karenina se concentre sur le triangle amoureux du feuilleton publié vers 1877, puis devenu roman. Anna est déchirée entre son époux Karénine et son amant Vronsky, qu’elle finira par choisir envers et contre toutes les conventions, ce qui ne l’empêchera pas de se suicider. L’oeuvre met en scène « la catastrophe engendrée par une personnalité totalement soumise à une attraction sensuelle et pathologique qui rejette toute norme morale », selon les propos du chorégraphe, rapportés dans le programme du spectacle. N’attendez donc pas le récit d’une femme en quête de liberté, défiant les codes de la noblesse russe à la fin du XIXe siècle. Car Boris Eifman exclut ici tout enjeu politique ou social de la tragédie. « Anna est dans une situation de choix moral entre le devoir d’une mère et le plaisir charnel, entre la raison et l’émotion. »

Celui qui a longtemps pourfendu la rigidité soviétique jouit depuis 18 ans d’un total soutien de l’État et de sa ville, Saint-Pétersbourg. C’est avec La Gisèle rouge en 1997 qu’il gagne finalement une reconnaissance en son propre pays : le Théâtre du Bolchoï lui ouvre alors ses portes et lui consacre une rétrospective de ses ballets en 2001. Il devient aussi un abonné des tournées américaines à cette période.

Présentée à Montréal en 2005, La Gisèle rouge racontait la descente aux enfersd’une étoile russe, Olga Spessivtseva, en croisant le récit de son amour fatal, parce qu’inassouvi, à celui de l’héroïne de Gisèle, archétype du ballet romantique. Je me rappelle la précision technique de la troupe et la rare intensité du ballet dont le déploiement éblouissant à la Broadway finissait toutefois par lasser.

Si on classe souvent Boris Eifman parmi les Maurice Béjart et Roland Petit de l’histoire de la danse au XXe siècle, reconnaissant sa verve gestuelle, son style flamboyant et son utilisation dynamique de l’espace, plusieurs soulignent aussi son essoufflement créatif. Le Ballet Eifman vise moins la danse que l’expérience scénique, soulignait un critique londonien en 2012. Or le chorégraphe se fait un devoir de créer annuellement une nouvelle oeuvre à dimension psychologique, car il estime que l’art du ballet narratif est en train de se perdre en Russie. « C’est le prix à payer pour s’être incessamment voué à l’abstraction chorégraphique. »

Leçon de maître, bis

Danse à la carte, qui offre des cours de haut calibre aux danseurs professionnels d’ici, a officiellement vu le jour la semaine dernière, quoique officieusement active depuis un an. Piloté par l’ex-soliste des Grands Ballets canadiens Lisa Davies, l’organisme vient bonifier l’offre plutôt pauvre de leçons de maître à Montréal, pourtant réputée comme capitale de danse. Le pari est gagné puisque plus de 3000 participants ont pris part à l’une des 250 leçons et à la dizaine d’ateliers. Lisa Davies a également pris la tête de TransFormation Danse, stage intensif de danse contemporaine fondé par David Presseault et Catherine Viau et tenu annuellement pendant le Festival TransAmériques et l’OFFta depuis 2007.

Anna Karenina

De l’Eifman Ballet Théâtre, à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts du 15 au 18 avril.

1 commentaire
  • Madeleine Brodeur - Abonnée 13 avril 2015 00 h 43

    Merci

    Merci au Devoir de nous présenter de si belles choses, du bonheur !