De l’installation en danse

Pour Frédéric Tavernini, l'installation doit sortir le spectateur de sa passivité habituelle.
Photo: Brianna Lombardo Pour Frédéric Tavernini, l'installation doit sortir le spectateur de sa passivité habituelle.
On a souvent parlé de l’influence de la performance dans la danse. L’installation est une autre déclinaison des arts visuels qui inspire plus d’un chorégraphe. Elle se retrouve au coeur de la démarche de deux artistes en ascension dont les oeuvres esthétiquement bien distinctes prennent bientôt l’affiche sur les scènes montréalaises. Entretien.
 

Une installation fait souvent interagir plusieurs médias et met le spectateur dans un rapport particulier à l’espace, au public ou à une architecture. Si Ravages et Wolf Songs for Lambs incarnent ces caractéristiques, les deux artistes annoncent d’entrée de jeu que la forme installative s’estompe au profit une scénographie vivante.

Par installation, Alan Lake désigne les actions-théâtres (ni tout à fait danse, ni tout à fait performance) où ses danseurs jouent avec la matière plastique, qu’il distingue des moments plus chorégraphiés de son oeuvre. Il la définit aussi comme une façon de rallier ses amours pour l’objet plastique, le mouvement dansé et l’image vidéo.

Venu de Québec, Alan Lake a baigné dans les arts visuels avant de terminer sa formation en danse à l’École de danse de la capitale en 2007. Danse Danse l’a « repêché » après avoir vu Là-bas, le lointain en 2012, qui se divisait en trois temps : une portion plus installative, un film, puis l’oeuvre chorégraphique proprement dite. Une séparation qu’il cherche maintenant à éliminer, même si l’oeuvre scénique découle toujours d’un travail cinématographique préalable. Il vient d’ailleurs de présenter le court métrage Jardins-catastrophes aux Rendez-vous du cinéma québécois.

« Cette fois-ci, on veut une interrelation continuelle entre l’image, le mouvement, le corps-matière et l’installation », souligne-t-il. Un mur-plancher roulant que les danseurs manipulent et des tentures de tulle s’offrant aux projections vidéo en toute transparence créent ainsi « des territoires, des perspectives, des profondeurs », dit-il. Il cite la temporalité bien différente d’un contexte de théâtre par rapport à la circularité (en boucle) d’une installation en musée ou en galerie.

« On raconte histoire injectée de symboles. L’objet, le corps, le lieu forment une association de signes qui créent un sens pas tout à fait abstrait, même si la symbolique demeure ouverte. »

Cette « histoire » vient de l’expérience du tournage l’été dernier : dans la nature environnante de Saint-Raymond, le temps d’abord superbe a viré à la tornade, et la rivière La Mauvaise, sortie de son lit, a ravagé les lieux de tournage. « On cherche comment ce ravage peut être vécu dans le corps dans toute sa rapidité et ses ruptures de tons. On est dans l’ambiguïté du tragique-magnifique, de l’ordre-désordre, de l’éclosion sédimentation. »

Paracosme

Le travail installatif est essentiel à la démarche de Frédéric Tavernini, qui tient à faire vivre une expérience à part entière aux spectateurs. « J’essaie toujours d’aborder mon travail par l’installation pour modifier l’espace et sortir de la convention du théâtre à l’italienne », dit celui qui déteste rester passif devant un spectacle. Ses deux pièces précédentes, Le tératome (2012) etWegded in the Red Room (2010), cosignées avec le compositeur Jean-François Laporte, laissaient le public libre de ses allées et venues et lui permettaient d’entrer dans l’oeuvre.

Malheureusement, sa demande de financement refusée le force à transposer la forme installative en scénographie la plus dynamique possible pour sa nouvelle pièce Wolf Songs for Lambs.

« Même s’ils sont assis, les gens seront un peu comme dans un laboratoire, le rapport ne sera pas direct. Il y aura perturbation du regard », promet, sans en révéler trop, l’artiste diplômé de l’École de l’Opéra de Paris, venu s’installer au Québec vers 2000.

Les perceptions seront notamment déjouées par les éclairages d’Alexandre Pion-Guay pour mieux recréer l’imaginaire de l’enfance qui sert de canevas thématique à la pièce. « Les psychologues appellent ça le paracosme, cet univers que les enfants vont réinventer à partir de ce qu’ils ont vécu », explique ce papa fasciné par la capacité de sa fille de quatre ans d’absorber ainsi les informations du monde adulte.

Pour camper ce monde décalé et fantasque, régi par ses propres règles, celui qui a dansé pour Dave St-Pierre, Frédérick Gravel et qui interprète la moitié de So Blue avec Louise Lecavalier depuis 2013 retrouve sa fidèle collaboratrice, la danseuse Anne Thériault, et convoque en renfort le comédien Emmanuel Schwartz et le musicien Stéfan Boucher. Un quatuor qui promet — avec ou sans installation !

Naissance pour une renaissance

La venue d’un enfant bouscule — avec bonheur ! — le projet de solo de Mélanie Demers. Confession publique, qui devait lancer un nouveau cycle de création, est donc remplacé par Would, créé en 2013 à Toronto pour la danseuse Kate Holden et l’interprète Marc Boivin. Salué dans la Ville Reine, le duo retravaillé porte déjà les traces du renouveau artistique annoncé, quoiqu’on y retrouve toujours la part théâtrale (mi-écrite, mi-improvisée) et les adresses au public qui caractérisent son travail. « Comme pour Confession, j’avais envie d’intimité, de proximité avec le public, confiait au Devoir Mélanie Demers quelques jours avant d’accoucher. C’est un nouveau cycle parce que le temps passe plus lentement, s’étire, se télescope. C’est un rythme qui me déstabilise. J’ai plutôt tendance à puncher et à passer à la prochaine étape rapidement. » La pièce porte sur la potentialité, le jeu des possibles, la projection dans le futur. « Tout se passe au conditionnel, indique-t-elle. Il y a l’idée que tout peut advenir. Mais en même temps, il y a la possibilité de l’échec. » Un thème exigeant qui met en valeur le talent et l’expérience des deux danseurs. Marc Boivin a d’ailleurs remporté un prix Dora Mavor Moore pour sa performance.
En attendant Ravages, les danseurs Alan Lake et Arielle Warnke St-Pierre prennent possession de l'Hôtel de Glace à Québec. Fonte, une création sur mesure pour cet espace glacé, amène les deux artistes à réchauffer ce lieu. 

Wolf Songs for Lambs

De Frédéric Tavernini (Clovek The 420), au Théâtre La Chapelle du 14 au 18 avril. Aussi: «Ravages», d’Alan Lake Factory, à la Cinquième Salle de la Place des Arts du 14 au 18 avril et à la salle Multi du complexe Méduse (Québec) du 6 au 8 mai. Aussi: «Would», de Mélanie Demers (Mayday), à l’Usine C du 8 au 11 avril.