Une «m¡longa» nommée désir

Les interprètes Gisela Galeassi, Germán Cornejo «Nikito»
Photo: Tristram Kenton Les interprètes Gisela Galeassi, Germán Cornejo «Nikito»

L’écrivain argentin Jorge Luis Borges disait du tango qu’il « renferme, comme tout ce qui est authentique, un secret ». Secret auquel s’attaque le très prolifique chorégraphe belgo-marocain Sidi Larbi Cherkaoui dans M¡longa, avec la complicité de 10 tangueros et de deux danseurs contemporains.

La création s’ouvre sur une brève vidéo de milonga, autrement dit une soirée où l’on danse le tango. L’écran tombe, laissant apparaître des musiciens installés sur une estrade en périphérie de la scène et, au centre, une femme et un homme. Chignon blond, robe noire fendue et bas résille pour elle, cheveux gominés et chemise blanche pour lui, ils se lancent dans un pas de deux poignant… dos à dos.

Authentique, le tango dans M¡longa l’est indéniablement, tout en étant pollinisé par l’imaginaire de Cherkaoui : la danse emblématique de l’Argentine s’y décline en groupe, à trois, au sol… Les bustes s’animent et s’arquent, les jambes des femmes et des hommes lèvent aussi haut que les battements classiques. Les bras se déploient avec expressivité. Les portés deviennent acrobatiques, se combinant à des saltos à l’horizontale.

Mais le tango au sol des danseurs contemporains, irrigué par un vocabulaire contemporain convenu et ourlé de théâtralité, ne convainc pas.

En outre, M¡longa regorge de clichés de genre, y compris dans les postures assises des interprètes. Si le chassé-croisé de trois hommes est d’une belle physicalité, il y a tout au plus un court duo masculin guère sensuel, perturbé par le maniement déplacé du drapeau argentin, alors qu’on espérait des tangos à l’avenant de celui des deux amants dans le film Happy Together de Wong Kar Wai. Un tango burlesque pousse même les stéréotypes au paroxysme, comme un fait exprès.

Buenos Aires mon amour

La pièce est émaillée de visuels : vidéos qui multiplient les danseurs en figures kaléidoscopiques, projections de milongueros sur des effigies en carton-pâte, images mouvantes du Buenos Aires actuel et d’antan… Si cette profusion colorée et aboutie techniquement donne envie de s’acheter un ticket pour l’Argentine ou de s’inscrire au cours de tango à la sortie, elle est anecdotique, s’apparentant à une réclame touristique.

Portée par des danseurs fascinants et très talentueux, la sensuelle et ouvragée M¡longa s’envase chemin faisant dans l’attirail des représentations d’un tango à paillettes et s’étire en longueur. En dépit de la présence d’un fil conducteur, l’enfilade de numéros surenchérissant de virtuosité finit par ressembler à une compétition, faisant regretter l’absence d’épure et endiguant l’affleurement des émotions.

Convaincue de l’impossibilité de transposer le tango au théâtre, Pina Bausch créait en 1980 Bandonéon, où la danse argentine affleurait à peine. Peut-on danser le tango sur scène ? Le secret demeure.

M¡longa

De Sidi Larbi Cherkaoui. Danseurs de tango : Germán Cornejo « Nikito », Martin Epherra, Gisela Galeassi, Esther Garabali, Maricel Giacomini, Bruno Gibertoni, Claudio Gonzalez, Roberto Leiva, Julia Urruty, Valentina Villarroel. Danseurs contemporains : Silvina Cortés, Damien Fournier, Jason Kittelberger, Jennifer White (en alternance). Au théâtre Maisonneuve jusqu’au 21 février.

2 commentaires
  • Dominique Alexis - Abonnée 18 février 2015 09 h 30

    Ce que j'ai aimé lire votre critique! Si bien écrite, pensée, argumentée. Hâte de vous lire à nouveau, Mme Naoufal. En ce qui me concerne, c'était la première fois, mais ce ne sera pas la dernière!

    • Nayla Naoufal - Inscrite 18 février 2015 19 h 28

      Merci beaucoup Monsieur Desaulniers!
      En vous souhaitant une bonne soirée,
      Nayla