Dans l’étreinte du tango

«Milonga» de Sidi Larbi Cherkaoui avec les danseurs Silvina Cortés et Damien Fournier
Photo: Tristram Kenton «Milonga» de Sidi Larbi Cherkaoui avec les danseurs Silvina Cortés et Damien Fournier

Dire que le chorégraphe belgo-marocain Sidi Larbi Cherkaoui chérit les croisements culturels relève de l’euphémisme. Dans Zero Degrees (2005), il célébrait ses doubles racines avec Akram Khan, un Anglais bercé dans le kathak indien. Tempus fugit (2004) soulignait les différentes perceptions du temps selon les cultures. Et combien de fois a-t-il exalté des patrimoines musicaux méconnus (Apocrifu, 2007) ou anciens (D’avant, 2002 ; Origine, 2008) pour mieux comprendre le monde contemporain ?

Mais le tango occupe une place toute particulière dans le coeur de cet artiste romantique, bien aimé des Québécois — Danse Danse l’invite pour la sixième fois ! —, propulsé au rang de star mondiale en une douzaine d’années, chorégraphe associé depuis 2008 du prestigieux théâtre Sadlers’ Wells de Londres, qui a produit Milonga en 2013. Il vient d’être nommé à la tête du Ballet national de Flandres à Anvers, sa ville natale. Des scènes de tango ponctuent plusieurs de ses premières oeuvres, de Rien de rien (2000) à Tempus fugit (2004).

« J’adore le tango », dit-il en entrevue. Pour Milonga, il a fait six longs séjours à Buenos Aires, fréquentant les soirées de danse en compagnie de la vedette du genre Nélida Rodriguez de Aure, qui agit à titre de consultante pour la pièce.

« J’ai toujours été mystifié par la manière dont les couples arrivent à danser ensemble, en même temps, confie-t-il. Ce n’est pas juste une manipulation de l’autre, il y a constamment une sorte de dialogue entre eux. »

C’est d’ailleurs tout le langage non verbal de cette étreinte essentielle que Sidi Larbi Cherkaoui exploite dans Milonga. Avec dix vedettes du tango, deux danseurs contemporains et un ensemble de cinq musiciens sur place, il en détourne aussi parfois les codes, joignant un troisième larron au couple mythique, multipliant les changements rapides de partenaires ou mettant les danseurs dos à dos.

« C’est magique comment le couple trouve une complicité très forte même en dansant de dos, dit-il, particulièrement fier de la scène qui ouvre le spectacle. J’ai brisé ce code sans pour autant briser l’écoute et la transmission d’informations à travers le corps. »

Dans ces remaniements, il voit une sorte de clin d’oeil à la complexité des rapports humains d’aujourd’hui. Il admet d’ailleurs qu’il préfère de loin le rôle féminin du couple de tangueros. Alors, pourquoi ne pas interchanger les clichés — auxquels il tient par ailleurs car ils sont si révélateurs ? Mais loin de lui l’idée de réduire cet art à sa puissante sensualité.

« Il y a aussi quelque chose de l’ordre de la consolation dans le tango, explique-t-il. On est dans les bras d’un autre comme si on avait perdu un être cher et qu’on nous disait: “Ça va aller, on est ensemble, vous n’êtes pas tout seul.” On est deux, debout ; c’est plus léger de danser à deux… »

 

Une danse libre

Nélida Rodriguez de Aure avait vu d’autres exercices de fusion entre tango plus traditionnel et approches contemporaines. L’art argentin est lui-même le fruit d’une mixité d’influences, rappelle-t-elle. « Le tango n’est pas une danse orthodoxe comme le ballet classique. Il est absolument libre et personnel ; chaque interprète a le pouvoir de l’interpréter à sa manière ; chaque couple ajoute sa touche personnelle. »

Déjà, en entraînant le Belge dans les milongas — ces soirées de danse libre dont s’inspire la pièce — de Buenos Aires, elle tenait à lui faire comprendre que les racines du tango sont les sentiments qui l’animent. « Les pas sont secondaires, ils sont la conséquence des sentiments exprimés par deux personnes qui s’unissent dans la danse », dit-elle.

Si elle a mis quelques semaines de répétitions à cerner la démarche de Cherkaoui, elle a vite vu que l’évolution qu’il apportait au tango — surtout dans le travail du haut du corps, précise-t-elle — se faisait dans le respect des fondamentaux du genre. « Il a tellement une grande sensibilité qu’il a été capable de saisir la nature la plus profonde de l’identité du peuple argentin qui est à l’oeuvre dans le tango. »

Au volet musical, le chorégraphe, qui cultive les collaborations depuis toujours, a travaillé avec l’Argentin Fernando Marzan, le compositeur de Sutra, Szymon Brzoska et la Polonaise Olga Wojciechowska. Quelques classiques du genre, comme Milonga de mis amores, alternent donc avec des créations plus minimalistes, qui offrent un « contrepoint tout aussi mélancolique mais comportant plus d’espace et de silences », explique Cherkaoui.

En plus de sa toute fraîche nomination au Ballet de Flandres, l’artiste continuera de créer des oeuvres pour sa propre compagnie, Eastman. Il entame d’ailleurs sous peu le processus de Fractus, qui portera sur… la liberté d’expression. Un projet qu’il a dans ses cartons depuis un an, mais qui prend une nouvelle acuité depuis le massacre de Charlie Hebdo.

« J’ai été éduqué comme musulman. Je ne suis pas terroriste et je suis homosexuel. On peut être beaucoup de choses à la fois. Il n’y a pas de raisons de faire des amalgames stupides ; ça ne fait que cloisonner les gens… »

La danse à Montréal en lumière

Le festival hivernal reprend sous son aile promotionnelle plusieurs spectacles à l’affiche pendant sa tenue, du 19 février au 1er mars.

Dans un registre plus intimiste que Milonga, une soirée de tango « made in Quebec », cosignée par Libertango et Air de tango, est au programme du Balcon Cabaret Music-Hall, le jeudi 19 février. Le 26, place à une soirée flamenca avec le Trio Camelo.

L’Agora de la danse reprend une oeuvre essentielle du parcours de Louise Bédard, Cartes postales de Chimère, du 25 au 28 février. Dix ans après sa création, deux danseuses s’approprient le solo emblématique. Juste avant, du 19 au 20, la chorégraphe de Québec Karine Ledoyen (Danse K par K) s’amène avec sa Danse de garçons. Sept comédiens y donnent la parole aux corps.

Milonga

Le 14 février au Centre national des arts d’Ottawa et du 17 au 21 février au théâtre Maisonneuve de la Place des Arts de Montréal.