Douce fureur

Photo: Valérie Simmons

De Sylvain Émard, on attendait la suite de Fragments — volume 1, livrée en 2011. Il a plutôt choisi d’approfondir le thème de l’urgence qu’il abordait dans cette pièce. Aux petites formes (solos et duo) de Fragments, Ce n’est pas la fin du monde oppose un groupe de sept danseurs — tous des hommes. Un choix qui sert bien l’oeuvre et le langage d’Émard, et constitue un beau un point d’orgue pour les 25 ans de sa compagnie.

On est tout de suite saisi par la scénographie. Une immense structure de cubes agglomérés surplombe la scène. Telle une épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête (et surtout de tous les corps) des danseurs, elle jette une humeur vaguement oppressante et exalte à la fois la force et la vulnérabilité de la danse qui se livre sous son ombre.

Car toute la pièce est tendue entre ces deux pôles. Une douce fureur habite ces corps qui tantôt s’abandonnent, tantôt résistent à l’autre, à la menace sourde qui plane. Cette ligne dramaturgique est aussi largement dictée par la composition texturée et très prenante de Martin Tétreault et les éclairages (André Rioux) venus des côtés et du fond de la scène. Cette humeur n’est pas sans rappeler celle du cycle de Climatologie des corps.

Un solo ouvre le bal, tandis que les autres danseurs demeurent en périphérie. La danse, toujours d’une grande fluidité chez Émard, multiplie aussi les petites entraves : Adam Barruch se prend la tête, se barre les yeux ou se frappe le torse avant de se laisser à nouveau aller au flot du mouvement.

Idem dans les duos et les trios qui s’ensuivent : la tension est maintenue entre sollicitude et méfiance. Même quand le groupe se retrouve à l’unisson, on sent le fil tendu entre l’individu qui se protège (se replie ?) et le désir de cohésion.

Cette tension s’atténue dans la seconde moitié de la pièce, comme si les protagonistes avaient mis leurs peurs de côté et choisi, non sans réticence, de s’allier. La structure scénographique évoque alors la ville renversée ou le toit qui nous abrite.

Tout est laissé au langage du corps et à la complexité du phrasé chorégraphique chez Sylvain Émard. C’est à la fois ce qui fait sa richesse et sa faiblesse. Car trop occupée à se « performer », sa danse peine parfois à nous dire quelque chose, à évoluer dans son « propos ». Une fois ce fil dramatique établi, on demeure toujours sur une même ligne. Autre déception : les interprètes n’ont pas tous la même qualité d’exécution ni la même aisance.

D’une certaine élégance (dans l’ampleur des gestes et le travail des mains notamment) sans être maniérée, physique sans être virile, la danse d’Émard se prête toutefois magnifiquement aux corps d’hommes. Le chorégraphe qui s’est fait plus largement connaître du public avec son Grand Continental pour 200 non-danseurs (lancé au Festival TransAmériques en 2009 et encore présenté au Canada et ailleurs) n’a présenté qu’une seule chorégraphie intégrale toute masculine, Rumeurs en 1996. Une pièce courte créée aux Pays-Bas en 2007 lui a donné envie de revivre l’expérience.

Si on a souvent déploré l’image du mâle québécois véhiculée dans nos téléromans et nos films, Ce n’est pas la fin du monde nous en donne une bien plus nuancée : des gars qui doutent, qui luttent et qui sont capables d’exposer leur sensibilité sans s’y abîmer.

Ce n’est pas la fin du monde

Chorégraphie : Sylvain Émard. Interprétation : Adam Barruch, Dylan Crossman, Mark Medrano, Laurence Ramsay, Manuel Roque, Neil Sochasky, Georges-Nicolas Tremblay. À l’Agora de la danse jusqu’au 31 janvier.

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