Danse de garçons

Ce n’est pas la fin du monde, la nouvelle création de Sylvain Émard
Photo: Valerie Simmons Ce n’est pas la fin du monde, la nouvelle création de Sylvain Émard

La danse rime souvent avecféminin. La saison dernière en témoignait avec force. Le tandem Mathilde Monnier/La Ribot, la visite de la troupe de Pina Bausch, la création de Ginette Laurin donnaient notamment le ton, faisant presque oublier que les hommes, malgré leur plus faible nombre au sein de la discipline, l’ont longtemps dominée du haut de leur influence.

Cette iniquité n’empêche pas de reconnaître l’envoûtante puissance des distributions toutes masculines qui s’imposent cet hiver, comme par un coïncidant effet de contre-balancier. Que distillent ces mâles corps de danse ?

« Réunir plusieurs hommes permet de se connecter avec l’enfant en soi ; il y a une vulnérabilité qui est possible ; dans une distribution mixte, on est toujours piégé dans la relation de séduction homme-femme, et c’est difficile de s’en extraire pour exprimer autre chose », explique au Devoir Sylvain Émard à propos de sa nouvelle création, Ce n’est pas la fin du monde, présentée à la fin du mois à l’Agora de la danse. Six interprètes masculins (Adam Barruch, Dylan Crossman, Mark Medrano, Laurence Ramsay, Manuel Roque, Neil Sochasky, Georges-Nicolas Tremblay) y sont en quelque sorte jetés dans l’arène du monde contemporain en mutation. Entre doute et rage, ils naviguent entre leurs identités plurielles, cherchant aussi le sens du groupe dont ils exaltent la puissance.

Après les petites formes (solos, duo) de Fragments – Volume i, Sylvain Émard renoue ici avec une oeuvre d’ensemble pour pousser plus loin le thème de l’urgence. Quoique la grande physicalité de sa danse s’y prête bien, il n’y a qu’en 1996 que le chorégraphe a signé une pièce d’hommes, le quintette Rumeurs. Il y explorait l’âme humaine à travers le thème de la mémoire. Un court programme tout masculin, partagé avec le chorégraphe André Gingras aux Pays-Bas en 2007, lui a fait promettre de remettre ça pour une oeuvre intégrale. Le rendez-vous marque les 25 ans de sa compagnie, Sylvain Émard Danse.

Le premier homme de la saison sera toutefois le Sud-Africain Vincent Mantsoe. Sa présence magnétique lui avait valu le prix du public lors du défunt Festival international de nouvelle danse consacré à l’Afrique en 1999, pour son solo Phokwane. Il est revenu à l’occasion du festival Montréal en lumière en 2007 avec une pièce de groupe, Men-Jaro.

Le voici à nouveau en solo — sa grande force — et deux fois plutôt qu’une. Skwatta et NTU abordent de manière très différente la misère des townships. Le double programme s’arrête les 23 et 24 janvier au MAI (Montréal Arts Interculturels) avant d’être présenté au Centre national des arts à Ottawa, début février. Concentré pur jus des croisements culturels qui façonnent les écritures artistiques actuelles, Mantsoe conjugue musiques perse, européenne et africaine, et sa danse emprunte tant aux arts martiaux qu’aux mouvements ancrés au sol de son continent natal.

Sur le ring

 

On se souvient de l’étrange envoûtement ressenti devant la gestuelle mutante deRimasto Orfano en 2005. Revoilà le duo de créateurs néerlandais Emio Grecoet Pieter C. Scholten (respectivement chorégraphe et dramaturge) de nouveau invité par Danse Danse du 3 au 14 mars à la Cinquième Salle de la Place des Arts.

S’inspirant du grand classique du cinéma Rocco et ses frères, réalisé en 1960 par Luchino Visconti, ROCCO convie le public autour d’un vrai ring de boxe, pour un combat de plusieurs rounds aux multiples tonalités. La suite de duos campés par quatre interprètes oscille entre le viscéral et le virtuose, déployant à la fois l’amour fraternel, la lutte pour une vie meilleure et la quête identitaire.

Cette énergie de confrontation se retrouve aussi au coeur du duo, forme récurrente de cette rentrée hivernale déferlant jusqu’au printemps.

Would, nouvelle pièce de Mélanie Demers, en est un. La lutte existentielle entre les interprètes Marc Boivin et Kate Holden se veut une réflexion sur les échecs, les chutes et les actes manqués. La chorégraphe amorce ici un nouveau cycle de création après avoir laissé d’autres artistes recomposer ses pièces maîtresses (Junkyard Paradise et Goodbye) dans Mayday Remix au printemps dernier.

Autres tête-à-tête à surveiller, l’installation chorégraphique Wolf Songs for Lambs, de Frédéric Tavernini, inspirée de l’imaginaire de l’enfant et habitée en tandem avec Annie Thériault, au théâtre La Chapelle en avril ; Lee Su-Feh et Benoît Lachambre remettent une création à deux dans Sweet Gyre au MAI en février après leur peu concluant Body-Scan au FTA 2009 ; le retour du tandem catalanMal Pelo (Maria Munoz et Pep Ramis) à l’Agora de la danse fin avril avec Le cinquième hiver.

De retours en reprises

Du côté des grands plateaux de danse, le chorégraphe belge Sidi Larbi Cherkaoui (Babel, Sutra, Myth), fidèle invité de Danse Danse, revient cette fois se frotter au tango. Dans Milonga (notre photo), présenté au Théâtre Maisonneuve dès le 17 février, dix maîtres de l’art argentin se mêlent à un couple de danse contemporaine en compagnie de cinq musiciens en direct. Les oeuvres de danse sont si éphémères qu’on ne peut que saluer leur reprise. Créé il y a 20 ans, le solo emblématique de Louise Bédard, Cartes postales de Chimère, sera incarné en alternance par Lucie Vigneault et Isabelle Poirier, du 25 au 28 février, à l’Agora de la danse.