Un petit séisme dans l’univers chorégraphique

Martin Faucher, directeur artistique du Festival TransAmériques
Photo: Michaël Monnier Archives Le Devoir Martin Faucher, directeur artistique du Festival TransAmériques

Austérité oblige, La Monnaie, une des plus grandes maisons de la scène en Europe, supprime la danse de sa programmation. Seule y subsiste, pour 2015 et parce qu’elle était déjà confirmée, une création de la chorégraphe Anne Teresa de Keersmaeker, figure emblématique de la danse belge — et mondiale — dont la compagnie Rosas était jusqu’ici en résidence à La Monnaie.

La décision annoncée mardi à Bruxelles a valeur de symbole et secoue la scène chorégraphique jusqu’au Québec. « C’est une perte énorme, retirer une telle tribune aux artistes, c’est enlever un espace de réflexion au public aussi. Ça allume un feu rouge incroyable : s’ils l’ont fait à la Monnaie, ça veut dire qu’on peut le faire à Berlin, Paris, Montréal », rapporte Martin Faucher, directeur artistique du Festival TransAmériques (FTA), qui a vu des « spectacles extraordinaires » dans ce lieu. Il pense à Anne Teresa de Keersmaeker, présente avec deux pièces au FTA 2012 — « une artiste hors-norme du même calibre qu’une Pina Bausch et qu’un Merce Cunningham »,dit-il — et aussi à Robert Lepage, qui y a livré l’opéra The Rake’s Progress en 2007.

De Keersmaeker, que Montréal saluait d’un Grand Prix de la danse en 2012, n’a pas manqué de souligner l’incongruité de cette décision inconcevable, mercredi. « L’annonce […] me frappe d’incrédulité,écrit-elle sur le site Web de sa compagnie Rosas. La danse fait historiquement partie de la mission de La Monnaie. Après l’époque glorieuse du duo Béjart/Huisman, le budget de la danse a été systématiquement réduit. […] À présent, Peter De Caluwe [directeur général du théâtre] supprime tout. Cette évolution oppose un contraste criant au statut de capitale internationale de la danse de Bruxelles. »

Celle à qui l’on doit en partie ce statut (avec Maurice Béjart avant elle) présente ses spectacles à La Monnaie depuis toujours. Autre figure belge — et mondiale —, Sidi Larbi Cherkaoui, qui revient d’ailleurs à Montréal en février avec Milonga, a aussi été frappé par la décision. « Tous mes spectacles ont été montrés à Bruxelles avec La Monnaie, que ce soit à La Monnaie même ou dans d’autres salles, mais avec l’appui de La Monnaie, a-t-il confié à La Libre Belgique, mercredi. Si cet appui cesse, je perdrai non seulement des moyens de coproduction, mais aussi le lieu où je pouvais présenter mon travail à un public bruxellois. Je ne sais pas où j’irai demain. »

Un budget grevé de 1,6 million d’euros (sur un total de 34,8 millions) force l’institution à couper 16 postes, à réduire son rythme de programmation (de dix à huit productions annuelles), éliminant par la bande le volet danse. Deux productions lyriques écopent : le cycle consacré à Monteverdi prévu pour 2016, sous la direction de René Jacobs et L’Opéra de Quat’Sous de Kurt Weil. Des efforts supplémentaires d’un demi-million d’euros seront requis entre 2016 et 2019.