La vie qui bat

8000 litres sont déversés dans un bassin sur scène tout au long de la performance, sous forme de pluies visuellement magnifiques.
Photo: Laurent Philippe 8000 litres sont déversés dans un bassin sur scène tout au long de la performance, sous forme de pluies visuellement magnifiques.

Montréal avait un rendez-vous avec l’histoire chorégraphique mercredi (et pour un soir encore). Après 30 ans d’absence, Danse Danse nous fait le bonheur de ramener dans la métropole la compagnie mythique de Pina Bausch, pionnière de la danse-théâtre et figure clé de la deuxième moitié du XXe siècle dansant.

La fébrilité était palpable avant le spectacle, et à son comble à la fin, comme si la mort soudaine de la chorégraphe allemande en 2009 faisait de chaque représentation un adieu possible à ce répertoire plein d’humanité. Et on se prend à se demander pourquoi diantre il a fallu attendre 30 ans…

Concentré pur jus du Tanztheater de Wuppertal, la compagnie que Bausch a refondée en 1973, Vollmond (pleine lune) déballe sa myriade de saynètes brèves qui court- circuitent toute narrativité linéaire. Danse, théâtre ou petites actions banales (croquer une pomme, boire un verre d’eau, gonfler un ballon jusqu’à ce qu’il éclate) s’y conjuguent pour exalter le désir trop humain, la simple et enivrante vie qui bat.

On y retrouve les femmes vêtues de longues robes, à la chevelure dansante, les hommes en tenue de ville, la sensualité joyeuse, l’humour délicieux — « Qu’est-ce qui est mieux : le grand amour avec tout ce qu’il faut en même temps ou un petit peu d’amour tous les jours ? » demande Nazareth Panadero, avec un accent à tout casser.

Et il y a l’eau. Beaucoup d’eau : 8000 litres déversés dans un bassin sur scène tout au long de la performance, sous forme de pluies visuellement magnifiques et de batailles d’arrosage autour de l’énorme rocher qui tient lieu de décor.

Il n’y a pourtant pas vraiment de récit — ou est-ce plutôt qu’il y en a plein, en germe dans des instants, prêts à s’épanouir dans l’imaginaire du public, aidé par une trame musicale aux textures émotives variées. Mais le thème lunaire ouvre la porte à toutes les petites et grandes déraisons, à commencer par l’amour. Baisers, étreintes, courses folles sont sûrement les motifs les plus récurrents de la pièce.

On comprend soudain pourquoi Pina Bausch a fait triompher l’expressionnisme. Sa danse (surtout concentrée dans des solos totalement habités) n’évoque pas ; elle est l’émotion brute. La joie, le manque, la solitude irradient des bras et des troncs si expressifs ; ils dictent le geste.

Au bout de deux heures et demie de spectacle — et quelques redondances qu’on mettra sur le compte d’une jubilatoire démesure —, on sort surtout obnubilé par la beauté des images que charrie ce récit fragmenté, par cet appel à vivre intensément chaque moment de l’existence. Mais on ne peut s’empêcher de se demander, du haut de ce XXIe siècle naissant qui a déjà renversé et déconstruit bien des codes scéniques, où est passée la charge révolutionnaire de l’oeuvre de Pina Bausch. En entendant Margie Gillis crier de toutes ses tripes mille fois « merci » derrière nous lors de l’ovation finale, on se dit que l’oeuvre doit justement sa puissance au fait qu’elle a essaimé et vit encore chez de nombreux artistes d’aujourd’hui, de notre expressionniste Margie Gillis à Dave St-Pierre qui s’en réclame.

Vollmond

Du Tanztheater Wuppertal Pina Bausch. Avec Pablo Aran Gimeno, Rainer Behr, Silvia Farias Heredia, Ditta Miranda Jasjfi, Dominique Mercy, Nazareth Panadero, Helena Pikon, Jorge Puerta Armenta, Azusa Seyama, Julie Anne Stanzak, Michael Strecker, Fernando Suels Mendoza. Au théâtre Maisonneuve jusqu’au 15 novembre.

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