Le retour de Pina, sans Pina

Notamment par l’omniprésence de l’eau, Vollmond propose un visuel puissant. Les images fortes ont contribué à la réputation de la troupe.
Photo: Laurent Philippe Notamment par l’omniprésence de l’eau, Vollmond propose un visuel puissant. Les images fortes ont contribué à la réputation de la troupe.
Avec une quinzaine de productions différentes présentées annuellement et un 40e anniversaire tout juste célébré, la compagnie et son répertoire ne semblent pas près de s’essouffler. Quoique…​
 

En 2009, Pina Bausch quittait définitivement et abruptement la scène… de la vie, emportée par un cancer fulgurant à 68 ans. Tous les yeux des aficionados étaient alors rivés sur la troupe orpheline, un peu inquiets pour la suite. Cinq ans plus tard, les théâtres continuent de s’arracher ses pièces, de crainte peut-être que ce soit la dernière occasion de la voir.

Au foisonnant programme, cette saison, figurent ainsi des pièces récentes comme Sweet Mambo (2008), «… como el musguito en la piedra, ay si, si, si… » (2009), plusieurs autres de sa série d’oeuvres inspirées des grandes villes du monde, telles Palermo Palermo, Masurca Fogo, mais aussi des oeuvres plus anciennes, comme Kontakthof (1978), Nelken (1982) et Two Cigarettes in the Dark (1985). Entre autres.

Répertoire immortel, sans doute, mais qui entre aussi en contradiction avec l’esprit de création que la dame de Wuppertal avait insufflé au Tanztheater. Le temps de l’hommage est passé. L’appel de sang neuf à la chorégraphie est donc imminent. Ce qui n’empêchera pas la troupe de continuer à propager l’héritage de Pina Bausch.

« L’an dernier, la compagnie a décidé qu’il fallait s’attarder à des processus créatifs nouveaux, explique Dirk Hesse, directeur général entré en poste en 2011 après avoir assisté l’équipe de la Fondation Pina Bausch et travaillé comme directeur de production pour plusieurs projets de la chorégraphe. Le 40e anniversaire a permis d’inventer de nouveaux formats, où les danseurs présentent un travail de leur cru dans des lieux inusités. » Un zoo, une usine, un parking ont déjà accueilli ces prestations. « La prochaine étape sera d’inviter des chorégraphes à travailler avec nous. »

Le virage, qui doit s’amorcer dès la saison prochaine, impliquera une diminution des productions de répertoire en circulation — et surtout du nombre de représentations annuelles — pour que les danseurs de la troupe puissent se consacrer aux nouvelles oeuvres. Cela signifie une baisse prévue des revenus de billetterie sur lesquels repose la moitié du budget de la troupe. Le retour à la création sonnera-t-il ironiquement le glas du Tanztheater ?

M. Hesse assure que la petite Ville de Wuppertal, principal bailleur de fonds (elle fournit les deux tiers de l’argent public), entend tout faire pour combler le manque à gagner, dans la mesure du raisonnable. « Les dommages seraient trop importants s’ils refusaient », dit-il. À suivre.

Pleine lune

Arrivée à la direction du Ballet de Wuppertal en 1973, Pina Bausch désarçonne le public avec des relectures violentes et parfois macabres de classiques comme Orphée et Eurydice, Barbe-Bleue et Le sacre du printemps — présenté à Montréal lors des Jeux olympiques de 1976. Son écriture défie les codes, partant non pas des formes imposées de la danse, mais du corps et de la vie de ses danseurs qu’elle questionne pour composer ses oeuvres. Émergent alors ces narrations échevelées et poétiques dont elle a le secret, où l’on parle, chante, danse, mais où les personnages se dérobent aussitôt qu’ils se révèlent.

Après avoir découvert son Sacre, puis Kontakthof en 1985, Montréal (et d’abord Ottawa) accueille Vollmond — qui signifie « pleine lune ». Cette pièce, parmi les dernières de Pina Bausch (2006), réunit plusieurs thèmes et motifs récurrents de son écriture : corps tiraillés entre désir violent et solitude, rires et drames, petits gestes quotidiens répétés qui cèdent le pas à une danse vertigineuse née des impulsions personnelles des danseurs, en alternance avec des sketchs plus théâtraux. L’omniprésence de l’eau qui exalte la danse — et la vie — donne à voir des images fortes qui ont fait la réputation de la troupe.

L’oeuvre magnifie aussi tout le spectre générationnel et culturel que la dame aimait déployer dans ses oeuvres pour exposer différentes textures existentielles. Les plus jeunes danseurs ont la vingtaine et le plus vieux a passé la barre des 60. À l’image de la composition de la troupe de 30 danseurs, qui entend d’ailleurs se rajeunir dans les prochaines années, sans toutefois sacrifier les plus vieux.

« C’est extrêmement important que la mémoire de la distribution originale demeure au sein de la compagnie, dit M. Hesse. Il faut poursuivre le transfert des connaissances. »

Ciné-Pina

La visite du Tanztheater Wuppertal donne l’occasion de remettre au programme deux films magnifiques du 8 au 12 novembre au Cinéma du Parc.
Pina (2011) de Wim Wenders éblouit par l’utilisation du 3D pour rendre un hommage post-mortem touchant à l’artiste en donnant voix et corps à ses danseurs. (Aussi au cinéma ByTowne d’Ottawa le 5 novembre.) Plus classique dans sa forme, Les rêves dansants, sur les pas de Pina Bausch, de Rainer Hoffmann et Anne Linsel, est tout autant, sinon plus émouvant. On assiste à tout le processus visant à remonter la pièce Kontakthof avec 40 adolescents triés sur le volet, qui ne connaissent à peu près rien à la danse contemporaine, ni de Pina Bausch. Et on découvre comment la danse peut forger les identités et déterminer des choix de vie.

Les 7 et 8 novembre au Centre national des arts à Ottawa ; du 12 au 15 novembre au théâtre Maisonneuve de la PdA à Montréal. Présenté à guichets fermés.

«Vollmond»