Dans la tête de Stravinski

Dans iTMOi (acronyme de In the Mind of Igor [Stravinsky]), Akram Khan congédie l’intégrale de l’œuvre musicale du compositeur pour n’en garder qu’une petite partie.
Photo: Jean-Louis Fernandez Dans iTMOi (acronyme de In the Mind of Igor [Stravinsky]), Akram Khan congédie l’intégrale de l’œuvre musicale du compositeur pour n’en garder qu’une petite partie.
Artiste de l’hybridité Est-Ouest, le chorégraphe britannique Akram Khan vient célébrer l’esprit créatif de Stravinski. Ou est-ce plutôt le sien qui s’éclate ? Entretien.
 

Akram Khan aurait bien aimé parler avec Igor Stravinski pour mieux comprendre sa musique. Lui qui préfère les compositions originales live a tout de même accepté de créer, en 2012, une oeuvre célébrant les 100 ans de l’oeuvre maîtresse du compositeur russe, Le sacre du printemps.

Loin de lui cet a priori aveuglément admiratif du compositeur. Loin de lui aussi l’idée de créer un énième Sacre, chorégraphie la plus reprise et la plus réinventée dans l’histoire de la danse. Né en Angleterre, mais bercé par sa culture bengalie et les riches rythmiques du kathak indien, l’artiste que Montréal invite pour la cinquième fois refuse de voir la relecture de l’oeuvre comme l’aboutissement du parcours de tout chorégraphe qui se respecte.

« Ça veut dire que je ne serais pas un chorégraphe mature si je ne crée pas de Sacre ? Que Pina Bausch n’aurait pu être une star de la danse contemporaine sans en signer un ? », demande au bout du fil celui qui avoue au passage sa préférence pour la version du Tanztheater de Wuppertal, compagnie où il a lui-même fait ses classes. Il ne s’est donc pas gêné, pour iTMOi (acronyme de In the Mind of Igor [Stravinsky]), de congédier l’intégrale de l’oeuvre musicale pour n’en garder qu’une petite partie. Et commander plutôt trois compositions originales s’en inspirant.

À chacun des compositeurs — Nitin Sawhney, Jocelyn Pook et Ben Frost — il a demandé d’articuler sa pièce à un de ces trois filons thématiques : la vie, la mort, la rupture. Et il a multiplié les efforts pour que ceux-ci ne se croisent pas dans le processus, ne se contaminent pas les uns les autres.

Génie du chaos

S’il reconnaît le génie du compositeur russe, il n’associe pas cette intelligence à la rythmique détonante qui a fait huer son auditoire au soir de la première, en 1913.

« Pour moi, ce n’est pas une composition de musique si complexe. En des termes occidentaux, oui, elle l’est. Et il n’y a pas de doute que c’est génial comme musique, elle a tout mon respect. Mais elle est plutôt simple dans sa forme. Ce qui est stimulant, c’est l’impression de chaos qu’elle crée. Elle provoque un état émotionnel à travers des motifs plutôt qu’à travers l’expression. »

C’est à cela que s’est attaché le chorégraphe, à l’esprit de l’oeuvre et de l’homme plutôt qu’à la lettre du seul Sacre et à son motif de jeune femme dansant jusqu’à la mort. S’y conjuguent donc des références à d’autres compositions du maître, comme Les noces, ainsi qu’à sa biographie.

« Je ne me suis pas éloigné du Sacre, mais je m’en suis servi comme inspiration. J’ai utilisé beaucoup de ses motifs, je les ai transposés en autre chose avec les danseurs, dans du mouvement ou dans le rythme des phrases gestuelles. »

Bête à cornes, jeune mariée, prophète invoquant Abraham s’entremêlent pour pénétrer la pensée de Stravinski. Reste tout de même le noyau dur de l’oeuvre : le rituel, le sacrifice. « Le concept du sacrifice est la chose la plus importante que j’ai prise de l’oeuvre et qui sous-tend ma création. »

Découvert ici en 2003 dans Sound of Archery, éloquente démonstration des rythmes et gestuelles de kathak, l’artiste britannique avait fondé sa compagnie trois ans plus tôt. On l’a vu par la suite partager la scène avec Juliette Binoche dans In-I (2009), rivaliser d’esprit créatif avec Sidi Larbi Cherkaoui dans Zero Degrees (2007), puis proposer Vertical Road, où son bagage kathak se prête à toutes sortes de formes plus contemporaines.

Pour iTMOi, il s’est imprégné des paradoxes de l’esprit de Stravinski. « Stravinski portait plusieurs mondes en lui et pas seulement le monde classique ; comme enfant, il s’est beaucoup inspiré de la rue, des gitans qui passaient, alors il y a beaucoup de folk dans sa musique. Il était très contemporain dans sa pensée, sa musique, sa voix, et en même temps très engagé dans l’Église orthodoxe russe. Ça me semble contradictoire : il voulait être libre d’un côté et emprisonné de l’autre. »