Une vénérable présence

Brigitte Lefèvre
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Brigitte Lefèvre
Son dernier passage remonte à 1967. La mythique institution française propose un ballet historique de 1846, dans la pure tradition de rigueur et d’élégance qui a fait sa renommée. Entretien avec sa directrice sortante.
 

En 1967, Le Devoir saluait « le style si uni, si parfait qu’on peut assurer que cette compagnie se classe parmi les trois meilleures du monde ». C’était Coppélia, servi en pleine Exposition universelle.

Ballerine à l’époque, Brigitte Lefèvre s’en souvient très bien. « On avait été dans tous les stands », confie au Devoir celle qui est devenue directrice de la Danse de l’Opéra national de Paris en 1995. Son regard aussi vif que sa dégaine se gausse visiblement de ses 72 ans — et du décalage horaire. Elle évoque aussi l’artiste Niki de Saint-Phalle, dont les sculptures occupaient en 1967 le toit du pavillon français. Curieux hasard, elle visitait l’exposition de la même artiste, en cours au Grand Palais, quelques jours avant sont départ pour Montréal… « Tout est relié », dit-elle.

Le lien, la relation a d’ailleurs permis la visite historique : Gradimir Pankov, directeur artistique des Grands Ballets canadiens, que Mme Lefèvre a connu lorsqu’il dirigeait le Ballet de Genève, en a formulé le souhait dès 2001. Le ballet diplomatique doublé du soutien de grands commanditaires a permis de l’exaucer près de 15 ans plus tard. Car le projet est d’envergure : 130 membres de la troupe se déplacent en tournée, dont 83 danseurs.

Ensemble — ou est-ce à la demande de M. Pankov ? Elle n’en est plus sûre —, ils ont choisi de présenter Paquita, ballet de 1846, signé Joseph Mazilier, que la troupe a reconstitué en 2001, sous l’égide du spécialiste Pierre Lacotte. L’Orchestre des Grands Ballets se substitue pour l’occasion à celui du Ballet de l’Opéra national de Paris (BOP) pour livrer, sous la direction de Fayçal Karoui, les musiques d’Edouard-Marie-Ernest Deldevez et de Ludwig Minkus.

Pourquoi offrir la quintessence du ballet classique à une capitale de danse contemporaine ? « Gradimir voulait qu’on montre ce grand répertoire qui a fait notre excellence », répond celle qui a pourtant préparé davantage la voie aux écritures plus contemporaines au sein du BOP. Une vision trop étroite de la danse avait d’ailleurs poussé la danseuse à quitter l’institution en 1972 pour fonder le Théâtre du Silence avec Jacques Garnier.

Depuis son retour comme directrice, Pina Bausch est entrée au répertoire, tandis que les Angelin Preljocaj, William Forsythe et le plus jeune Wayne McGregor y ont créé des oeuvres. Dès lundi, les danseurs de la troupe restés au Palais Garnier s’approprient Rain d’Anne Teresa De Keersmaeker.

« On ne doit jamais renoncer à rien, dit Mme Lefèvre, qui n’oublie pas ses origines tout en les conjuguant bien au temps présent. Cette danse classique nous porte, même dans son évolution. Sa grammaire n’est jamais dépassée. » Elle aime bien ces grands ballets à prendre, selon elle, « comme un grand livre d’images. Mais je n’aime pas que ça ».

Apogée du ballet

Le BOP est la plus ancienne compagnie de danse académique classique. Ce fut l’école de Roland Petit et la maison de Serge Lifar, qui a imposé le style néoclassique et redonné sa grandeur à l’institution dans les années 1930-1940. Fondée en 1669, exclusivement masculine jusqu’en 1681, la troupe danse dans les divertissements d’opéra jusqu’à son affranchissement au début du XIXe siècle. Elle fera alors briller le ballet romantique de tous ses feux jusqu’à ce que les Ballets russes de Serge Diaghilev lui volent la vedette à la fin du siècle. Y sont nés les chefs-d’oeuvre classiques comme La sylphide (1832), Giselle (1841) et Coppélia (1870).

Paquita fait partie du lot de ces grands ballets typiquement français. Il est d’ailleurs remonté par Marius Petipa aux Théâtres impériaux de Russie en 1881. L’histoire faite d’intrigues et de secrets de famille est campée dans l’Espagne pittoresque du XIXe siècle — pour répondre au goût « exotique » de l’époque.

« On est la seule compagnie au monde à danser ce ballet, qui n’a pas été vu intégralement depuis plus d’un siècle », dit la directrice. Avant sa résurrection en 2001, seuls des extraits étaient dansés par une poignée de compagnies depuis 1980.

Entre-temps, la technique, la place accordée aux hommes et l’importance du corps ont beaucoup évolué dans la danse, justifiant une part de recréation. Car une reprise à l’identique « ne marcherait pas. La technique classique est de plus en plus performante, même s’il y a certains pas que nous continuons à danser et à parfaire », signale-t-elle.

Découverte au début de sa carrière, Montréal est aussi la dernière escale de l’ultime tournée de Brigitte Lefèvre pour le BOP, car elle cède la barre au chorégraphe Benjamin Millepied à la fin du mois. Un au revoir serein pour celle qui compte poursuivre sa carrière sur les planches… à titre de metteure en scène — ou plutôt en espace. Elle prépare une pièce tirée des Carnets de Nijinski et dirigera les deux prochaines éditions du Festival de danse de Cannes. Tout est lié…

Paquita — Ballet de l’Opéra national de Paris

À la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts du 16 au 19 octobre