Les chorégraphes à la caméra

Les protagonistes de Love évoquent les films de Charlie Chaplin, de Buster Keaton et, surtout, de Tati, avec ses gestes volubiles et sa trame sonore étouffée. 
Photo: Jocelyn Cottencin Les protagonistes de Love évoquent les films de Charlie Chaplin, de Buster Keaton et, surtout, de Tati, avec ses gestes volubiles et sa trame sonore étouffée. 

Le visage fardé de blanc et les lèvres cramoisies, trois hommes et trois femmes donnent à voir une série de tableaux vivants dans Love, pièce présentée par les Escales Improbables. Au tout début, ils sont immobiles à proximité d’une scène bleue placée sur le plateau, formant une sorte de cadre. Ils montent sur scène et miment l’agonie avec force bouffonnerie pour s’immobiliser dans leur élan, la bouche grande ouverte. Brusquement, ils reviennent à la verticale, le visage impassible. Tout le long de la pièce, les danseurs se livreront à ce jeu d’oscillation entre la fabulation et le réel. Dans un silence à peine interrompu par des borborygmes et des onomatopées, ils participeront à un match de boxe, feront des claquettes, se métamorphoseront en félins, se battront…

 

Ces saynètes sont séparées par un protocole reproduit à l’identique par les danseurs, qui sortent du cadre bleu sans disparaître à notre regard. Dans leurs coulisses exposées, on les voit attendre, se déshabiller, barder d’épées et de fusils une des leurs. Faite de ces bribes d’histoires, Love ne propose pas de récit prêt-à-lire. Chacun construira sa propre interprétation, sans que son ressenti ne soit dicté par une musique. Le silence, choix judicieux, focalise le regard sur les danseurs et amplifie la portée poétique de la pièce, à la fois sobre et surréaliste.

 

Métamorphoses

 

Les protagonistes de Love évoquent les films de Charlie Chaplin, de Buster Keaton et, surtout, de Tati, avec ses gestes volubiles et sa trame sonore étouffée. Surtout, toute la pièce est façonnée par des dispositifs empruntés au 7e art, comme le montage, le cadre et le plan rapproché. Bâtir des images de chair et de sang en transmutation constante, reconstruire la danse comme un paysage cinématographique, est l’une des grandes forces de Love.

 

Cette métamorphose, Loïc Touzé et Latifa Laâbissi la mettent en scène à travers un travail chorégraphique autour du cadre et une grande expressivité des mains et des visages, souvent boudée par la danse contemporaine. Y est aussi pour beaucoup la capacité des danseurs à se couler instantanément dans divers états de corps : lorsqu’ils se transforment en lions, ils s’approprient la gestuelle de l’animal, ventres relâchés, souffles haletants, têtes dodelinantes. Ils se prêtent à cette métamorphose deux fois, avec et sans vêtements. En mettant à jour le mécanisme corporel, la nudité dévoile les ficelles. Tout se passe comme si les chorégraphes français voulaient nous montrer les dessous de la création, cadre et hors-cadre, création et processus.

 

Pièce jouissive, où le sensible se conjugue à l’intelligence, Love fait son cinéma. Celui-ci y a de la consistance, revendiquant sa corporéité. Il fait bon de s’y lover.

LOVE

Création : Loïc Touzé et Latifa Laâbissi Dispositif scénique : Jocelyn Cottencin Avec Loup Abramovici, Alina Bilokon, Nuno Bizarro, Rémy Héritier, Carole Perdereau, Lina Schlageter À l’Agora de la danse jusqu’au 11 septembre

À voir en vidéo