Rendez-vous dansant avec l’histoire

PeiJu Chien-Pott s’est jointe à la Martha Graham Company en 2011 en tant que danseuse principale, dans la pièce Errand.
Photo: Sinru Ku PeiJu Chien-Pott s’est jointe à la Martha Graham Company en 2011 en tant que danseuse principale, dans la pièce Errand.
Elle a révolutionné la danse avec ses mouvements embrassant la gravité des corps et des émotions humaines. L’esprit de Martha Graham, pionnière de la danse moderne américaine, se pose au Festival des arts de Saint-Sauveur le temps d’une conférence et d’un spectacle de sa compagnie quasi centenaire.​
 

Il y a quelques années, le décès successif de deux géants de la danse, l’Allemande Pina Bausch et l’Américain Merce Cunningham, relançait le débat sur la succession et la pérennité de l’art chorégraphique. Comment garder vivante une compagnie — et son corpus d’oeuvres —, alors que l’artiste qui lui a imprimé son sens et son esthétique n’est plus ? Même le Québec avait déjà vu la Fondation Jean-Pierre-Perreault changer radicalement sa mission à la mort de son maître à danser.

 

La mythique Martha Graham Company (MGC), qui vient de souffler ses 88 bougies, connaît bien la chanson et le défi de se renouveler tout en cultivant le passé. Même si l’enjeu demeure entier encore aujourd’hui.

 

La MGC semble avoir le secret de longévité de sa fondatrice, décédée quelques années avant ses 100 ans. Martha Graham a vécu pour son art, intensément, depuis le jour où elle a vu danser Ruth Saint-Denis — autre pionnière — dans les années 1910. Trois ans avant sa mort, en 1987, elle suivait encore sa troupe en tournée à Avignon où sa brève apparition sur scène suscitait une ovation debout.

 

« Elle était très impliquée, se souvient Janet Eilber, ex-danseuse arrivée au sein de la troupe en 1972 alors que Martha Graham avait 76 ans, et qui tient aujourd’hui la barre de la compagnie new-yorkaise. Elle ne pouvait pas faire autre chose. Elle était tellement animée par les forces théâtrales et expressives de la danse qu’elle avait besoin d’être en studio tout le temps. »

 

La plus vieille troupe de danse moderne au monde foulera donc les planches du Québec, le 2 août à l’occasion du Festival des arts de Saint-Sauveur (FASS). Un spectacle en forme de rendez-vous avec l’histoire. Car dans la foulée des grandes solistes Isadora Duncan et Ruth Saint-Denis, Martha Graham a apporté à la danse une nouvelle dimension, la faisant ainsi basculer dans la modernité.

 

Rendre l’humain

 

On a comparé son influence sur l’art du mouvement à celle d’un Picasso en peinture ou d’un Stravinsky en musique. Le magazine Time l’a d’ailleurs sacrée « danseuse du siècle » et l’une des personnalités les plus importantes du XXe en 1998. Si ses prédécesseurs ont permis à la danse d’être autrement que balletique — ou libertine ! —, ils incarnaient encore des dieux et des mondes autres sur scène.

 

« Graham, dans l’entre-deux-guerres, voulait trouver un langage qui exprimait de vraies émotions et préoccupations humaines, explique Mme Eilber, à qui la grande dame a personnellement transmis son mythique solo Lamentation dans les années 1970. C’est ce qui était si radical : elle ne dansait pas une fleur ou un dieu, elle rendait l’humain. Elle a observé le corps au naturel, comment on le retient ou on le relâche quand on est triste ou joyeux et en a fait un style de mouvement. »

 

Ce style a fait école. Et la technique Graham, qui s’articule autour de la contraction et de la détente du torse et du bassin, est enseignée encore aujourd’hui dans tout programme de danse contemporaine qui se respecte. Le volet éducatif de l’approche grahamienne donne d’ailleurs encore sens à la vénérable compagnie doublée d’une école. En témoignent le cours de maître et la conférence multimédia de la MGC qui précéderont le spectacle à Saint-Sauveur.

 

En évacuant toute forme décorative et en quittant l’au-delà pour revenir sur la terre trop humaine, la danse de Graham a semé sa part de controverse. De son usage du bassin et du torse surgissait une charge primale et érotique qui secouait les puristes de l’époque.

 

« Elle n’essayait pas de défier la gravité, elle l’utilisait et montrait l’effort, les peines et les joies d’être humain, c’est ce qui en a fait une créatrice si différente », explique Mme Eilber.

 

Mais cette opposition demeure le lot d’une minorité alors que le monde de la danse lui accorde généralement une « dévotion fanatique », rapporte le San José Evening News en 1946. D’autant que sa danse aspire à incarner l’esprit de son pays.

 

Si bien que non seulement les grands de la danse tels Merce Cunningham (qui fut le premier danseur masculin de sa compagnie, après 17 ans de règne féminin), Rudolf Noureev et Mikhaïl Baryshnikov, mais aussi des artistes comme Bette Davis, Liza Minnelli et Orson Welles viennent se former chez elle pour développer leur langage corporel (body language).

 

Un vaste héritage que la soirée du 2 août tentera de mettre en lumière dans des allers-retours entre passé et présent. Si elle se fait d’abord connaître comme soliste au langage abstrait, Graham a aussi signé plusieurs pièces de groupes au propos plus narratif, pour un corpus total de 181 oeuvres.

 

Au FASS, on en verra deux tirées de son répertoire : Diversion of Angels, pièce de groupe de 1948 en forme d’essai sur l’amour, inspirée par Kandinsky, et Errand, duo basé sur le mythe d’Ariane et le labyrinthe du Minotaure. Y répondront Echo, une création commandée à Andonis Foniadakis elle aussi puisée dans la mythologie grecque, et Lamentation Variations, autre commande inspirée du solo signature de Graham, Lamentation (1930), essai sur le deuil et la douleur.

1 commentaire
  • François Lamarche - Abonné 31 juillet 2014 14 h 31

    Marthe Graham

    À samedi !