Mash-up scénique

Trajar Harrell était le manitou du délirant (M)imosa servi au Festival TransAmériques 2012. Revoici le New-Yorkais avec Antigone Sr. qui s’articule autour de la même prémisse: et si l’esthétique du voguing, cette danse urbaine underground, née dans les bars gais de Harlem, était descendue dans Greenwich Village, là où à peu près au même moment se déploie la danse post-moderne du mouvement Judson Church?

En y ajoutant ici le drame grec d’Antigone, joué par cinq hommes aux qualités androgynes, le cocktail s’annonce aussi désopilant qu’indigeste. Il fallait le faire, tout de même: croiser le récit antique aux battles du voguing, ces espèces de défilés-confrontations de travestis qui parodient le monde de la mode. D’ailleurs bravo pour le génie patenté des costumes, ça tient en haleine dans les moments creux...

Le collage — mash-up? — de références qui en résulte donne le tournis. Si au détour on saisit un certain génie du temps présent dans ce pillage-repiquage culturel plein d’autodérision, il y a aussi beaucoup de n’importe quoi (dont des problèmes techniques de son) qui dure trop longtemps et qui peine à aboutir quelque part. Après tout, «c’est une tragédie grecque, il faut aller jusqu’au bout», lance Harrell au début de la soirée comme pour avertir le public de ce qu’il devra endurer...

Fil ténu

Un fil, si ténu soit-il, se tire entre les petites danses de personnalités exaltées, la séance de méditation cocasse où Harrell et son comparse personifient toute l’histoire contemporaine dans une interminable énumération de ses couples mythiques — «I am... John & Yoko...S&M... Cage&Cunninham...» — et  tous ses antagonismes notoires — I am... Dr. Jekyll&Mr.Hyde... Israélian & Palestinians...» et surtout les chansons pop qui nourrissent tant la trame sonore que dramatique, parfois réinterprétées ou livrées en lipsync par les cinq performeurs.

C’est la grande culture qui percute et télescope la petite. Le jargon cliché des drag queens afro ou latino-américaines se superpose aux propos du roi Créon et d’Antigone. Au fond, c’est la transgression qui sert de moteur à la pièce, celle de l’héroïne grecque qui défie les lois de la cité n’est qu’un miroir tendu vers celle des contre-cultures envers la culture dominante. D’où probablement cette constante résistance à faire spectacle — dans l’apparente nonchalance des performeurs, voire les ratages techniques?

C’est là à la fois la force et la faiblesse du projet d’Harrell. Antigone y est réduite à un prétexte, une image, pour mieux se vautrer dans la culture contemporaine autoréférencielle. Par la bande, on aborde très (trop) superficiellement l’image ambivalente (potentiellement subversive et soumise aux diktats des hommes) de la femme. Ce faisant, on parvient pourtant à toucher un aspect essentiel de la tragédie grecque (ou du moins de l’imaginaire qu’on s’en fait): dans le montage (volontairement?) bric-à-brac de chansons pop qui déferlent tout au long de la pièce, on sent que c’est à cette espèce de sagesse populaire que s’en remettent les artistes et qu’ils nous invitent à faire de même. Dans ces mots exaltant les désirs se trouve peut-être la clé, comme autrefois le drame grec se résolvait dans le chœur...