Histoire de corps, histoire du monde

Olivier Dubois n’est pas le premier chorégraphe à opter pour le costume d’Adam et Ève. Il l’a lui-même endossé comme danseur, mais c’est la première fois qu’il l’impose dans ses propres œuvres.
Photo: François Stemmer Olivier Dubois n’est pas le premier chorégraphe à opter pour le costume d’Adam et Ève. Il l’a lui-même endossé comme danseur, mais c’est la première fois qu’il l’impose dans ses propres œuvres.

Consacrée à Avignon, portée aux nues par les critiques, mais menacée de censure par la droite française pour sa masse de corps nus mis en scène, Tragédie d’Olivier Dubois cherche à procurer un sentiment d’humanité.

« Naître humain ne fait pas notre humanité et c’est là notre tragédie. » Le constat du chorégraphe et désormais directeur du Ballet du Nord/CCN, Olivier Dubois, l’amène à créer, en 2012 au Festival d’Avignon, Tragédie, une pièce pour 18 danseurs flambant nus articulée autour de la marche comme figure première de l’humanité.

 

« Le pas, c’est la bascule de l’inné à l’acquis, de l’instinct à la raison, c’est le corps redressé, c’est la connaissance, la décision prise », explique l’artiste rencontré à Montréal à l’automne. Pour construire sa pièce, Olivier Dubois s’est penché sur l’évolution du choeur dans la tragédie grecque. « Ça va du parados, de la marche à travers des épisodes de péripéties, jusqu’à la catharsis et l’exode qui est la course. » Il fait aussi clin d’oeil à la tragédie française en optant pour 12 pas, le rythme de l’alexandrin.

 

L’oeuvre qu’il dit conçue comme un poème chorégraphique avec ses rimes croisées, ses hiatus, ses litotes, est donc extrêmement écrite. Et c’est justement de cette structure contraignante que naîtra la liberté. « Parce qu’on est obligé de saboter la chose. On passe par un acte cathartique très fort qui est toujours une destruction pour un renouveau. Le corps est soumis à rude épreuve, pas dans une tentative d’abattage, mais de dépassement, de transcendance. »

 

Énergie sauvage

 

Loin des postures plus intellectuelles ou contemplatives, Olivier Dubois s’inscrit plutôt dans le renouveau du corps en mouvement, qui a suivi la période de non-danse française. Cela dit, le travail extrêmement formel et technique n’est pas son truc. Formé tardivement à la danse (23 ans) et avec un physique atypique, un peu enrobé, il s’y engage corps et âme, avec une énergie sauvage qu’il a gardée. Il a créé son premier solo, Under Cover, en 1999, tout en dansant pour Karine Saporta et Angelin Preljocaj, Sasha Waltz et Jan Fabre, mais aussi pour le Cirque du Soleil et Céline Dion. Toujours sans compromis.

 

Troisième volet d’une trilogie (après Révolution en 2009 et Rouge en 2011), Tragédie est peut-être l’aboutissement de cette frénésie intransigeante qui s’enracine dans sa propre quête personnelle. Dans le solo Pour tout l’or du monde qui l’a révélé à Avignon en 2006, il se demandait : qu’est-ce qu’un interprète ? Qu’est-ce qu’un corps au service d’une oeuvre, d’un auteur ? Et il concluait qu’il fallait « se commettre en scène ou ne pas être artiste », résumait-il en entrevue au Devoir lors de la présentation de ce solo, à Montréal, en 2011.

 

Or c’est ce même engagement féroce jusqu’au dépassement qu’incarnent les 18 danseurs de Tragédie. Pour l’avis d’auditions, il confie d’ailleurs qu’il a cherché huit hommes et huit femmes qui dansent et non 18 danseurs et danseuses. Les élus, maigres ou charnus, sont âgés de 22 à 51 ans. « Ça fait appel à leur sensibilité, leur savoir, leurs faiblesses, leurs forces. »

 

Le chorégraphe n’a pas voulu 18 danseurs à l’unisson, mais plutôt 18 fois un danseur. Car l’idée de communauté qui émerge de la pièce pour atteindre l’humanité passe nécessairement par l’unicité de chacun. « Si tout le monde fait la même chose, c’est dangereux. La faille et la différence humanifient. Au sein d’une structure si contraignante rythmiquement, l’erreur, c’est la beauté, c’est la vie. »

 

Le nu nécessaire

 

D’où la nudité franche des danseurs. Olivier Dubois n’est ni le premier ni le dernier chorégraphe à opter pour le costume d’Adam et Ève. Il l’a lui-même endossé plusieurs fois comme danseur (« Il n’y a pas un chorégraphe qui ne m’a pas mis à poil », lance-t-il en rigolant), mais c’est la première fois qu’il l’impose dans ses propres oeuvres. Par nécessité. Un peu à la manière du seul costume possible du chorégraphe québécois Daniel Léveillé.

 

« Ça enlève toutes les questions sociales, dit-il. On revient à une origine. C’est une histoire du monde qu’on y voit. »

 

Une vision qui n’a pas plu à la droite française, dont une candidate aux récentes élections municipales de La Roche-sur-Yon qui a voulu annuler la tenue de la pièce pour cause d’indécence, sans même l’avoir vue. Une fronde brisée par un public venu assister en masse au spectacle.

 

« C’est ridicule, estime le chorégraphe, dont la pièce tourne partout dans le monde depuis 2012 et continuera à voyager jusqu’en 2015. Les danseurs entrent et sortent nus de la pièce, donc la nudité n’est pas un événement, c’est le statut de départ. Il n’y a pas de jolie lumière pour donner dans un érotisme esthétisant. On est dans quelque chose de très anatomique. »

 

En janvier, Olivier Dubois a pris la tête du Centre chorégraphique national de Roubaix–Nord-Pas-de-Calais, devenu le Ballet du Nord/CCN, succédant à Carolyn Carlson. Une occasion de poursuivre le fantasme de la troupe qu’il a goûté avec Tragédie, tout en y injectant l’audace dont il a fait preuve en réunissant 18 interprètes par temps de crise économique… A-t-il peur de l’institution ? « Je ne suis pas domesticable aussi facilement. »

 

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Par ma bouche, je te ferai œuvre...

C’est la semaine Dubois au Québec. Alors que la pièce de grand groupe prend d’assaut le théâtre Maisonneuve, la création Prêt-à-baiser s’installe un petit soir au Centre Phi, le 29 avril. La performance met en scène un long baiser « chorégraphié » sur la musique du Sacre du printemps de Stravinski. Créé au Musée d’art moderne de la Ville de Paris en 2012, le duo est à la fois une manière atypique de relire un morceau du répertoire mondial de la danse (et de la musique) et une métaphore du désir carnassier de l’artiste de créer, du sacrifice de sa muse. « Par ma bouche, je te ferai œuvre. Par mon baiser, je prêterai à mon insatiable et morbide état l’apparence de mon désir », a écrit le chorégraphe en guise de présentation de l’œuvre qu’il interprète avec Mohamed Kouadri.

 

Teaser Tragedie from Tommy Pascal on Vimeo.

Tragédie

Présenté par La Rotonde au Grand Théâtre de Québec le 27 avril. Et par Danse Danse au théâtre Maisonneuve de la Place des Arts du 1er au 3 mai.