L’expressionnisme sensoriel de D. A. Hoskins

The Land of Fuck (a fable) est un amalgame de danse et de performance qui aborde le tabou à dimension variable du terme « fuck ».
Photo: Javier Castellanos The Land of Fuck (a fable) est un amalgame de danse et de performance qui aborde le tabou à dimension variable du terme « fuck ».

Quatre ans après avoir foulé les planches du Festival TransAmériques, D. A. Hoskins est de retour avec son anticonformiste Dietrich Group qui fait s’entrechoquer les disciplines. Le choc viendra d’abord du titre et de son propos. The Land of Fuck (a fable) sert une variation libre sur le thème de la baise, du sexe.

 

« J’explore toujours les tabous dans mon travail, à cause de mon parcours. J’ai grandi dans un milieu très répressif, confie celui dont l’homosexualité n’avait pas tellement sa place dans sa petite ville natale de North Bay, dans le nord de l’Ontario. En abordant le mot fuck[sic], je n’en revenais pas comment son sens avait beaucoup évolué au fil de ma vie. » Du plus refoulé au plus librement exprimé… directement sur scène.

 

D. A. Hoskins ne comprend pas qu’un tel mot (et l’action qu’il appelle), pourtant à la source de la vie, puisse être si honni. Un tabou à dimension variable si l’on se fie aux images publicitaires qui alimentent la machine à consommation contemporaine… La pièce aborde d’ailleurs ce changement d’attitude envers l’expression au fil du temps, d’abord condamnée pour sa vulgarité, puis récupérée en quelque sorte pour sa force expressive.

 

« Je n’utilise pas la nudité dans un registre sensationnel, signale-t-il. Dans cette pièce, il y a surtout une grande liberté. On joue avec le désir de connexion de toute sorte de l’humain, dans un vaste registre. » Avec un autre corps, une autre âme, ou une transcendance artistique ou spirituelle. La quête d’extase n’est-elle pas infinie chez l’humain ?

 

Matérialiste, un peu fataliste, profondément punk, ce D. A. Hoskins. « Cette présence physique est tout ce qu’on a. Qu’est-ce qu’on en fait, même d’un point de vue existentiel ? »

 

Dans la pièce, neuf interprètes campent un trio de tubistes, un encanteur d’art ou des membres de l’Armée du Salut, sur fond de chants de gorge tirés de l’album Medulla de Björk. Son compositeur- collaborateur Gilles Goyette signe aussi une trame sonore originale.

 

L’artiste, qui favorise la déconstruction narrative, flirte avec la performance, la danse, la vidéo. Formé à l’école du Toronto Dance Theater, Hoskins aborde la danse comme un artiste visuel. Car l’art chorégraphique est la forme parfaite pour court-circuiter le sens rationnel, l’ordre, et susciter cet « expressionnisme sensoriel » qui lui est cher depuis le jour où il a assisté à son premier spectacle à 16 ans.

 

Entremetteur

 

Formé en 2008, le Dietrich Group se veut une plateforme d’échanges artistiques. Hoskins en est (pour l’instant) la figure emblématique. Mais il se perçoit de moins en moins comme un créateur dans l’âme et de plus en plus comme un facilitateur, un entremetteur, voire un « curateur », celui qui permet au talent des autres de se déployer. Pour lui, l’art doit toujours être en mouvement pour être pertinent.

 

« Il faut savoir se réinventer, prendre des risques, se tenir sur des sols mouvants ; c’est ce qui tient l’art en vie », dit-il, en déplorant le côté un peu prude et conventionnel du milieu de la danse torontois. D’où le vital entre-choc des formes — du texte au mouvement, de l’image au son — et des personnalités diverses qui forment le Dietrich Group.

 

« Ce qui manque ici, c’est une plateforme de soutien permettant aux artistes de prendre le temps de s’investir dans un processus. » Ce qu’il entend offrir avec la compagnie.

 

Dietrich renvoie à la figure iconique de Marlène, bien sûr, mais, transposé en adjectif, le mot appelle surtout les qualités sensuelles, la force de caractère, traits distinctifs du travail de Hoskins, avec l’humour et le refus des conventions. Tout récemment incorporé en compagnie, le Dietrich Group veut tendre de plus en plus vers cette idée de plateforme où circulent les talents, les récits personnels.

 

Comme pour la plupart de ses pièces, le titre d’une poésie un peu provocante lui est venu bien avant le processus chorégraphique. Lancée à la blague, feinte promesse d’une oeuvre à créer, un jour où il rugissait contre l’aspect commercial du travail culturel, l’expression The Land of Fuck est restée. Les danseurs l’ont en quelque sorte mis au défi de s’y pencher plus à fond. Et le « caractère épique » de l’expression lui permettait de faire une pièce de grand groupe au vaste spectre comme il en rêvait. « C’est plus une pièce sur la nature humaine et les interactions humaines. Pour moi, l’art doit refléter le monde dans lequel on vit. »

 

Au moment de l’entrevue avec Le Devoir, il s’affairait, avec sa collaboratrice Danielle Baskerville (l’interprète de Portraits, présenté au FTA en 2010), à retravailler la pièce créée en 2011 dans une église pour un théâtre montréalais dont il sait le public plus exigeant. « Je ne peux pas amener un fuck [sic] impotent à Montréal », lance-t-il en riant. Mais il insiste sur la part très instinctive de son travail. « Je n’aime pas être suranalytique. On exploite les instincts et pulsions dans la pièce. Et il y a beaucoup de chaos. »

 

Danse Danse 13-14 : D.A Hoskins / The Dietrich Group - THE LAND OF FUCK (a fable) from DANSE DANSE on Vimeo.

The Land of Fuck (a fable)

À la Cinquième Salle de la Place des Arts, du 15 au 19 avril.

1 commentaire
  • Anthony Valois - Inscrit 12 avril 2014 14 h 52

    La mélancolie de la fin du monde m'envahit soudainement.