Féministe or not féministe ?

À partir de son solo Miss (encore en cours de création), Jade Marquis démonte le mythe alimenté par la scène pop mondiale selon lequel le corps sexualisé sur scène est source d’empowerment.
Photo: Marc-André Goulet À partir de son solo Miss (encore en cours de création), Jade Marquis démonte le mythe alimenté par la scène pop mondiale selon lequel le corps sexualisé sur scène est source d’empowerment.

Peu ou prou d’artistes de la danse se réclament du féminisme. Pourtant, une série de productions de jeunes chorégraphes cette saison touchent la question de l’empowerment au féminin.

La scène de la danse contemporaine québécoise a enfanté peu de figures féministes. Michèle Febvre, historienne de la danse, rapporte qu’il n’y a pas eu de franche affirmation en ce sens. On y est féministe « par la bande ».

 

Même les soeurs Jeanne et Thérèse Renaud, pourtant pionnières de la danse et de la poésie associées au mouvement automatiste qui remettait en question le conformisme social, « ne sentaient pas la portée féministe de ce qu’elles faisaient », raconte-t-elle.

 

Elle perçoit un propos plus affirmé chez les plus jeunes artistes comme Mélanie Demers ou Dana Gingras. Avant elles, Manon Oligny s’attaquait déjà à la dictature de la beauté dans ses pièces, sans renoncer au pouvoir de séduction féminin et sans non plus adhérer clairement au féminisme.

 

« Le féminisme est rarement conceptualisé chez les femmes chorégraphes, note Mme Febvre. Ça traverse la danse et les femmes qui dansent un peu comme les grandes valeurs féministes ont traversé ces générations-là. »


Femmes ou filles

 

En fait, il est peut-être inutile de s’en réclamer puisque le féminisme est quasi inscrit dans l’ADN de la danse moderne. Car ce sont des femmes — Loïe Fuller, Isadora Dunca, Mary Wigman, Martha Graham — qui ont fait réellement émerger la figure de chorégraphe au tournant du XXe siècle, comme artiste créant une oeuvre personnelle et originale.

 

« Elles ont partiellement sorti la danse de son carcan d’art féminin décoratif », écrit dans les actes d’un colloque de 2009 Hélène Marquié, chercheuse et chorégraphe française qui qualifie ainsi la danse de féministe, plus que « féminine » comme il est communément admis. Elle rappelle que cette perception d’un art essentiellement féminin — léger, gracieux, sensible — est erronée, alors qu’historiquement, la danse fut une affaire d’hommes jusqu’à sa révolution moderniste.

 

Le féminisme chorégraphique hérité des Fuller et Graham reste toutefois surtout anglo-saxon, constate-t-elle. Porté plus tard par les études de la condition féminine (gender studies), il n’a pas beaucoup essaimé en France notamment à cause du rejet du narratif dans la danse. Quand on regarde le travail conceptuel des pionnières québécoises Jeanne Renaud et Françoise Sullivan, on est tenté de servir la même explication pour ce côté-ci de la francophonie…

 

« On ne s’affiche pas féministes, mais ce n’est pas anodin de travailler autant de mois sur ces questions-là »,lance Marie-Gabrielle Ménard, de la jeune compagnie Mandala Sitù, qui explore sur un mode humoristique, dans sa pièce Monsieur, signée Virginie Brunelle (annulée du programme du théâtre La Chapelle, faute de subventions), tous les mécanismes par lesquels les hommes contrôlaient et modelaient les femmes jusqu’à la révolution sexuelle des années 1960-1970.

 

« On a été saisies par le fait que ça ne fait pas si longtemps qu’on ne s’appelle pas Madame Untel. On explore surtout de quoi on s’est affranchies », explique la directrice artistique et fondatrice du collectif de femmes interprètes qui a volontairement mis le féminin (et non le féminisme) au coeur de sa mission.

 

Jade Marquis orchestre un programme double à Tangente fin mars autour d’une question clé, d’ailleurs lancée à l’occasion d’une table ronde après chaque représentation : quelle forme d’autonomisation féminine est revendiquée par la sexualisation du corps mis en scène ?

 

« Je ne sais pas si je suis féministe, mais ma proposition est au coeur de ce qui a mené le féminisme », dit la jeune artiste. À partir de son solo Miss (encore en cours de création), elle démonte le mythe alimenté par la scène pop mondiale selon lequel le corps sexualisé sur scène est source d’empowerment.

 

La question traverse aussi la pièce Mange-moi d’Andréanne Leclerc, qui a longtemps voulu déconstruire, voire tuer la contorsionniste de cirque qu’elle a été, pour en finir avec les fantasmes sexuels qui lui collent à la peau.

 

« Les gens s’en foutaient de ce que j’essayais de dire avec mon corps ; ils me demandaient plutôt comment j’étais au lit. » Jusqu’à ce qu’elle assume pleinement son art, après avoir squatté les scènes du burlesque et du Studio 303, où elle a pu repousser les limites de sa pratique.

 

« Toute l’idée de Mange-moi se base sur la réappropriation du pouvoir du corps »,dit celle qui joue l’effeuilleuse jusqu’à ce que le rapport de domination s’inverse entre la performeuse et le spectateur — incarné sur scène par une seconde interprète.

 

En prenant les stéréotypes à bras-le-corps pour en tester les possibilités d’affirmation et d’autonomisation féminines, ces jeunes créatrices incarnent une ambivalence propre au monde de la danse. Car la vision de grâce, de beauté, de nudité parfois, offerte, n’est-elle pas le fruit d’un regard d’homme porté sur le corps féminin ? Et donc le signe que l’ascendant masculin règne encore sur la danse ?

 

« Mais c’est une femme qui le fait, signale Michèle Febvre en rappelant les premiers solos quasi pornographiques de Marie Chouinard et ses pièces récentes qui affichent encore le plaisir de la beauté des corps, du désir de sexualité. Toute la danse féminine est un épiphénomène de tous les mouvements féministes. »


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Edgy Redux

Le petit temple des pratiques interdisciplinaires propose une mouture condensée de l’événement féministe qui l’a fait connaître : Edgy Women devient Edgy Redux pour sa 21e édition, étalé sur deux jours plutôt que dix, après que Patrimoine canadien eut coupé les vivres au Studio 303. Qu’à cela ne tienne, le studio remet l’artiste émergent « au cœur de ses activités » en misant surtout sur des services offerts à la communauté, explique sa directrice, Miriam Ginestier. Edgy Redux, sa seule vitrine de diffusion, porte sur le thème Transitions. « Ça reflète ce que vit le Studio 303 et aussi ce qu’on vit dans la société, où il y a eu de gros changements politiques », dit-elle. L’événement s’articule autour d’un colloque (8 mars), dont les interventions prennent toutes les formes — allocution ou performance —, et d’un cabaret (9 mars). « Edgy a toujours voulu rassembler ces trois communautés : artistes, militantes et chercheuses. Le colloque est le lieu où j’y arrive le mieux. » À chaque artiste du cabaret Défi Edgy est remis un kit-surprise à partir duquel créer : un accessoire, un effet sonore, un concept du féminisme et une citation. Y participent notamment Dana Michel, Stéphanie Morin-Robert, Alexis O’Hara et Jacqueline van de Geer. Au Studio 303, les 8 et 9 mars.

Miss et Mange-moi

respectivement de Jade Marquis et d’Andréanne Leclerc

Elles XXx

À Tangente, du 20 au 23 mars.