Danser l'envers de la démence

Le ballet devient la métaphore de nos codes sociaux, de ce qui est la normalité.
Photo: Oscar Henn Le ballet devient la métaphore de nos codes sociaux, de ce qui est la normalité.
Helena Waldmann a accompagné son père pendant huit ans alors qu’il sombrait dans la démence. Au-delà du deuil personnel que la chorégraphe a dû faire, elle y a trouvé une riche matière scénique. Le solo Get a Revolver a vu le jour en 2010, un an après la mort du paternel.

« Ce n’est pas du tout un solo sur la difficulté de tenir le coup, c’est plus un constat de société, comment elle vieillit de plus en plus et comment on doit y faire face », tient à préciser la chorégraphe allemande, qui vient présenter son travail pour la première fois au Canada. Car la démence incarne de la manière la plus radicale le phénomène du vieillissement et pointe vers son fatal corollaire.

« Les gens ont très peur de la démence et trouvent que c’est la pire chose qui puisse leur arriver. Je ne suis pas d’accord. Les gens trouvent cela choquant. C’est vrai que la démence, c’est triste, mais ça peut aussi être un soulagement. »

Elle croit qu’aborder la maladie avec un regard d’artiste, habitué à voir d’un autre œil, à improviser quand les choses ne se présentent pas comme on s’y attendait, la rend plus facile à vivre. Elle s’est même amusée à interagir avec son père, dont le comportement se transformait.

« La question est : est-on capable de les suivre dans leur monde ou veut-on absolument les attirer dans le nôtre ? demande-t-elle. Les suivre dans le leur n’est pas si terrible. »
Pour elle, la pire phase de la maladie est la première, celle où les gens essaient de faire comme si tout était normal et ne comprennent pas ce qui leur arrive. Et il y a là un autre enjeu : la peur de la différence dans un monde obsédé de normalité…

Mais après, un nouvel espace de liberté s’ouvre pour eux et pour leurs proches. « Les gens qui souffrent de démence ne font peut-être que nous montrer ce qui est problématique dans notre société. Ils sont très ouverts et directs, ils ne sont plus inquiets de dire les choses comme ils les perçoivent et, parfois, ils les voient très clairement. Alors qu’on ne dit pas toujours ce qu’on pense dans la société. »

Enjeux sociaux

Helena Waldmann a toujours privilégié les sujets sociaux sensibles, qu’elle aborde sans se censurer. Return to Sender abordait la politique d’immigration européenne avec six Iraniennes exilées. BurkaBondage traitait du voile musulman et du bondage japonais dans un rapport oscillant entre entrave et protection.

Elle travaille actuellement à la création de Made in Bangladesh, sur l’exploitation dans les sweathshops, dont la première est prévue à Dhaka en novembre.
« Ce sont des sujets que je trouve important d’aborder, dont il faut parler, car ça concerne nos propres comportements. »

Formée en théâtre, elle a travaillé sous la direction de maîtres tels Heiner Muller et George Tabori dans les années 1990 et s’occupe aussi de scénographie. D’où l’appellation qu’on lui colle de metteure en scène de danse.

« La danse peut aborder tous les sujets, selon la façon dont on utilise ses outils. Elle travaille plus le registre de l’émotion. » La sienne s’approche du théâtre et se teinte d’une forte dimension sociopolitique.

Pour Get a Revolver, elle s’est alliée à Brit Rodemund, sacrée danseuse de l’année par la prestigieuse revue tanz en 2011 dans la foulée de ce solo. L’ex-ballerine a puisé dans ses souvenirs des ballets mythiques qu’elle a interprétés — Le lac des cygnes, Carmen, Gisèle — pour traquer les mécanismes de la mémoire et de l’oubli, ici visibles dans le corps. Deux valises d’outils de connaissance nourrissent donc la pièce : la vie professionnelle de la danseuse et le vécu de la chorégraphe.

Code et normalité

Le ballet devient alors la métaphore de nos codes sociaux, de ce qui est la normalité.
« Le ballet est très codé ; on voit ce qui est droit ou croche, bon ou mauvais, explique la chorégraphe, qui n’avait jusque-là jamais travaillé avec une ballerine. Ce code se brise de plus en plus jusqu’à ce que Brit ne puisse à peu près plus bouger. »

La danseuse interprète, par exemple, tous les mouvements de Carmen, mais à l’envers, depuis le sol. « Ça donne une danse magnifique et pleine d’émotion. C’est juste différent, ça dépend comment on la regarde. »

La trame sonore joue un rôle important, quasi dramaturgique, dans la pièce. Les œuvres de Gustav Malher ou de Nat King Cole dialoguent avec des éléments d’entrevues notamment médicales.

« C’est un dialogue. Chaque chanson ou clip sonore est méticuleusement choisi en fonction du sujet. »

N’en déplaise à l’artiste, on ne peut s’empêcher de penser à l’effet cathartique que cette création — et sa diffusion — a dû produire sur l’endeuillée. Et qui risque de se répercuter sur les spectateurs…