Corps absolus

Une impression de chaos extrêmement et minutieusement orchestré se dégage de la danse du Britannique Wayne McGregor. La puissance de FAR tient surtout au parfait équilibre entre la danse foisonnante et sans répit, le tableau de lumières (Lucy Carter) qui lui sert de cerveau et la superbe trame sonore de Ben Frost qui en forme le c(h)oeur.

 

La scène d’ouverture a quelque chose d’une messe du temps présent. Un duo déploie ses lignes presque romantiques, sur des chants lyriques à la lueur de flambeaux aux quatre coins de la scène. Puis, rupture. Alors que le tableau suspendu en fond de scène s’illumine de points hypnotisant et que la musique électronique prend le dessus, la gestuelle se disloque en torsions, tensions, surextensions contre-nature — sans jamais sacrifier l’élégance.

 

Les interprètes, d’une exceptionnelle précision, évoluent souvent en solo, individus-atomes, avant de multiplier les formes, trios, groupe. La musique oscille entre voix lancinantes, basses oppressantes et sonorités organiques. Le langage physique extrêmement précis et rapide articule un vocabulaire de base qu’on reconnaît, mais dont les lettres semblent avoir été rebrassées, renversées. On pense à Édouard Lock pour la vélocité, à William Forsythe pour la rigueur quasi mathématique de la composition, à Marie Chouinard pour la surarticulation des corps. Mais le tout conserve une grâce fluide quasi néoclassique, à la Nacho Duato, avec le travail de duo, de portés et ses battements de jambes et cambrés excessifs.

 

Fascination

 

FAR tire son titre de l’acronyme de Flesh in the Age of Reason, livre de Roy Porter qui raconte comment la rationalité de l’époque des Lumières a profondément transformé la perception du corps et le rapport corps/esprit. De fait, sans jamais que l’ouvrage ne soit cité ou évoqué, on a l’impression d’assister à un schisme. Les corps sont alors poussés par une impulsion telle qu’on ne sait plus si elle émane de leur volonté ou du panneau alternant points, lignes et chiffres qui les surplombent. McGregor est fasciné par les technologies et la technologie du corps dansant, c’est évident. Le hic, c’est qu’à force de travailler le corps jusqu’à l’absolu, l’humain tend à disparaître derrière sa mécanique implacable.