La créativité transversale de Wayne McGregor

Le chorégraphe Wayne McGregor conçoit ses œuvres en étroite collaboration avec les danseurs et les concepteurs de son et de lumière. Pour FAR, pièce pour dix danseurs, un panneau truffé de 3000 ampoules LED constitue la scénographie, signée Lucy Carter.
Photo: Ravi Deepres Le chorégraphe Wayne McGregor conçoit ses œuvres en étroite collaboration avec les danseurs et les concepteurs de son et de lumière. Pour FAR, pièce pour dix danseurs, un panneau truffé de 3000 ampoules LED constitue la scénographie, signée Lucy Carter.

C’est le retour d’un virtuose du mouvement, doublé d’un infatigable chercheur des processus cognitifs à l’oeuvre dans la création. Après avoir présenté Entity en 2011, le Britannique Wayne McGregor revient à Montréal avec FAR, pièce pour 10 danseurs portée par l’histoire de la perception du corps et les découvertes anatomiques des Lumières. Regard de l’intérieur avec sa répétitrice, Catarina Carvalho.

 

La rigueur de sa danse et la grâce de ses lignes rappellent l’univers du classique. Mais sa volonté de faire éclater les limites du corps et du geste le place sur la ligne de front des créateurs contemporains. Il répète souvent qu’il aime les corps qui se comportent étrangement, les anomalies.

 

« Il explore le corps de façon assez extrême, il décortique et travaille les articulations à l’extrême, explique la danseuse Catarina Carvalho, membre de sa compagnie Random Dance depuis 2008 et répétitrice depuis l’an dernier. Il est dans la tension, la contorsion, les extensions et oppositions, constamment dans des qualités différentes. C’est génial et inspirant, mais il faut être physiquement très préparé. »

 

FAR est l’acronyme du titre du livre Flesh in the Age of Reason de Roy Porter, qui retrace l’émergence d’une nouvelle compréhension du corps dans la foulée du siècle des Lumières. Cet ouvrage et l’Encyclopédie de Diderot ont servi de point de départ à la création.

 

« La pièce ne raconte pas, mais il y a énormément de références à ces deux livres, dit Catarina Carvalho. On a travaillé avec des images de l’Encyclopédie pour créer les langages. Des outils chirurgicaux ont aussi servi de déclencheur, dans ce qu’ils évoquaient d’intimidant ou d’agressif. »

 

Wayne McGregor est fasciné par les sciences et la technologie. Dès la fin des années 1990, ses pièces intègrent danseurs virtuels, architectures 3D et animations numériques. Depuis une dizaine d’années, il est chercheur associé au Département de psychologie expérimentale de l’Université de Cambridge, dont les recherches alimentent sa création. Sa plus récente création, Atomos, lancée à l’automne, s’inspire de la cellule.

 

L’articulation corps-esprit l’obsède tout particulièrement. Si on ramène souvent l’art dansant à l’intuition, il rappelle que, même intuitifs, les gestes prennent leur source dans le cerveau. Et les découvertes notamment anatomiques du XVIIIe siècle ont modifié notre façon de penser le lien corps-esprit. De l’esprit purement rationnel à la subjectivité de Descartes.

 

Chantre d’une nouvelle approche transversale de la créativité, il invite des chercheurs de tous les horizons dans son studio pour alimenter sa réflexion et stimuler d’autres manières de créer du mouvement. De son côté, il traque l’intention et l’impulsion du geste pour tenter de déjouer les patterns cognitifs et faire surgir des figures inédites, nouveaux territoires du corps.

 

« Il veut comprendre ce qui se passe dans le cerveau lorsqu’on est créatif, lorsqu’on est en train de créer du mouvement, indique la répétitrice. Il essaie de casser un peu nos réflexes, les routes qu’on prend plus facilement pour générer du mouvement. Je suis beaucoup plus alerte ou présente quand vient le moment de créer du mouvement maintenant. »

 

Son processus créatif passe souvent par des problèmes à résoudre, des propositions à partir desquelles les danseurs développent le langage. Pour FAR, il a soumis des images du peintre Francis Bacon. « C’était assez grotesque, animalesque, et on a créé des solos à partir de là », rapporte la danseuse.

 

L’artiste conçoit ses oeuvres en étroite collaboration avec les danseurs et les concepteurs de son et de lumière. Pour FAR, un panneau truffé de 3000 ampoules LED constitue la scénographie, signée Lucy Carter. Le compositeur Ben Frost, ex-collaborateur de Brian Eno, a créé sa partition en partie pendant les répétitions et a intégré dans les chansons certains segments de textes tirés des livres cités plus haut.

 

Depuis la fondation de sa compagnie Random Dance en 1992 — et un premier passage au Québec en 1994 à Tangente —, Wayne McGregor est devenu une star de la danse. Il partage son temps entre sa résidence au Royal Ballet de Londres, ses créations pour l’opéra, le théâtre, le cinéma, la musique pop (il y a signé les chorégraphies des Harry Potter et du vidéoclip Lotus Flower de Radiohead) et celles de sa propre troupe. Plusieurs compagnies ont intégré ses oeuvres à leur répertoire. Et il est bardé de prix.