«Nuit clos» sur le couple

Emmanuel Schwartz et Peter James, en répétition dans la chambre 307, dans une mise en scène de Frédérick Gravel et Catherine Vidal.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Emmanuel Schwartz et Peter James, en répétition dans la chambre 307, dans une mise en scène de Frédérick Gravel et Catherine Vidal.

Après avoir fait entrer la danse contemporaine dans un bar de danseuses, le collectif La 2e Porte à gauche (L2PAG) s’invite à l’hôtel. Le collectif a « marié » quatre chorégraphes à quatre metteurs en scène. De ces unions naissent quatre duos — dans autant de chambres différentes — qui triturent la figure du couple et surtout son pendant disciplinaire, la rencontre danse-théâtre.

 

« La figure du couple sert à remettre en question la relation danse-théâtre, explique Katya Montaignac, l’une des membres du collectif cofondé par Frédérick Gravel et Marie Béland. Le théâtre flirte de plus en plus avec la danse et la danse échappe de plus en plus à sa définition stricto sensus pour aller vers d’autres formes. Alors, il nous semblait qu’il fallait les réunir, pas tant pour aller l’une vers l’autre, mais pour aller plutôt vers une troisième voie, cette possibilité de nouvelle écriture dramaturgique (plus performative, plus visuelle plus sensitive) qui semble émerger depuis quelques années. »

 

L2PAG aime confronter les clichés pour les détourner, souvent en imposant un lieu atypique en amont, afin de secouer le rapport entre interprètes et spectateurs. Autre création in situ, en 2012, Danse à 10 confrontait les chorégraphes au lieu hyperconnoté du bar de danseuses. Cette fois, c’est l’appel de l’alcôve, de l’intimité fantasmée ou réelle d’une chambre d’hôtel. Pour un « nuit clos » partagé avec 20 spectateurs, qui en deviennent parfois un peu des acteurs.

 

« La notion de voyeurisme est là, on est obligés de jouer avec ça », souligne la metteure en scène Catherine Vidal, jumelée à Frédérick Gravel. Leur couple semblait fait pour s’entendre. « Il y a une physicalité dans mon travail, dit-elle, et il y a une théâtralité chez Fred. » Mais la création bicéphale finit toujours par révéler des divergences dans les approches ou les visions, ce qui requiert beaucoup de communication et quelques compromis. « Fred a peur de rentrer trop dans la fiction ; moi, j’ai peur de rester trop dans le moment réel et le présent. »

 

« Il n’y a pas de clash de valeurs, poursuit Frédérick Gravel à propos de cette expérience, mais il y a un clash d’outils de travail, de manière de s’y prendre, qui est finalement assez raide, mais en même temps extrêmement intéressant. On a été sur les dents pendant longtemps à essayer de se comprendre et presque à aimer ça ne pas se comprendre. »

 

Celle qui a mis sa touche au Grand cahier d’Agota Kristof et créé une pièce autour de l’univers du chanteur Philippe Katerine se réjouissait à l’idée de partir de la feuille blanche, sans texte, comme les chorégraphes.

 

Au bout du compte, l’exercice touche la cible de L2PAG, convaincu que l’échange et la collaboration régénèrent l’acte créateur de chacun. « Ce n’est pas tant la conception de Catherine ou la mienne ou celles des interprètes, note Frédérick Gravel. C’est devenu un quatuor, et toutes les conventions [théâtrales, chorégraphiques, scéniques] s’affrontent. »


Entre fiction et réalité

 

Dans leur proposition, Chambre 406, le couple d’interprètes Peter James et Emmanuel Schwartz va et vient entre fiction et réalité, en recourant souvent aux adresses au public, « pour le mettre à l’aise dans son malaise d’être là » si proche, résume le chorégraphe.

 

« On a essayé de trouver un équilibre pour ne pas se retrouver trop dans la fiction, trop dans le réalisme, trop dans une histoire ou trop dans l’abstraction », décrit celui qu’on connaît pour ses chorégraphies-concerts jouant de contrastes, d’énergies et de bagou naturel.

 

Un peu plus loin, au 408, Virginie Brunelle et Olivier Kemeid forment le tandem « le plus lyrique, dans le sens où c’est la figure un peu mythique du couple, la solitude dans l’attente et le fantasme de l’autre », indique Katya Montaignac. Un étage plus bas, on retrouvera Roméo et Juliette revu et corrigé par Catherine Gaudet et Jérémie Niel au 306, et la déconstruction du couple — et de la proposition artistique elle-même — signée Olivier Choinière et Marie Béland.

 

Le public, séparé en quatre groupes de 20, sera invité à déambuler d’une chambre à l’autre, selon le forfait choisi à l’arrivée : privilèges, escapade, romance, détente. Un parcours ponctué par la visite d’une cinquième chambre mystère où les spectateurs peuvent déposer leurs impressions et prendre le temps d’apprivoiser mieux leur rôle de gentils intrus…

 

Rendez-vous à l’hôtel nous rappelle qu’au fond, danse et théâtre forment un vieux couple, quand on remonte le cours de l’histoire. Mais un couple qui sait mettre du piquant pour se renouveler…

 

Regards croisés sur l’in situ

L’Agora de la danse propose une table ronde sur la danse in situ, conçue spécifiquement pour un lieu et présentée hors des scènes classiques. Quels sont les particularités et défis de ce genre de création ? La 2e Porte à gauche (2PAG) en a fait l’un de ses terrains d’exploration, du Projet vitrines jusqu’à ce Rendez-vous à l’hôtel. La professeure et ex-danseuse Manon Levac mènera les échanges avec Katya Montaignac de L2PAG, Manon Oligny qui signait récemment la performance Où est Blanche-Neige dans le hall de la Place des Arts et Lucie Grégoire qui a fait déambuler la danse sur le mont Royal dans Le retour du temps. Le 5 février à 19 h.