Théâtre - Entre le clownesque et le grave

Toujours aussi pertinente, la pièce Les chaises d’Eugène Ionesco fait résonner plusieurs couches de sens dans cette version danse-théâtre de la compagnie PPS Danse, adaptée pour un public de 8 à 88 ans. Ce qu’elle y perd en silences et vides propres à Ionesco, elle le gagne en gestes qui amplifient la vaine agitation du monde.

 

Il y a d’abord le bonheur de retrouver ce texte percutant par son intelligence faussement naïve. Un couple de vieux (Heather Mah, Sylvain Lafortune) convie une ribambelle d’invités invisibles pour tromper l’ennui : le colonel, le roi, la Belle, des journalistes venus entendre le message que le vieux veut leur livrer par l’entremise de l’Orateur qui s’avérera muet.

 

Lui rêve d’idéaux, regrette ses ambitions brisées. Elle savoure la douceur du quotidien et berce son compagnon d’espoirs. Leurs dialogues et monologues font valser le sublime et l’ordinaire, comme les chaises vides amassées pour les hôtes fantômes. Leurs petites routines et querelles, et surtout leurs gestes de vieux un peu fourbus par la vie faisaient bien rigoler le jeune public de la première matinée scolaire, cette semaine.

 

Car la danse se mêle aux dialogues surtout sous forme d’acrobaties livrées avec la drôle de maladresse que leur âge impose. Ils s’accrochent l’un à l’autre, se grimpent dessus, se mettent en déséquilibre. Autant de pitreries qui accentuent la fantaisie absurde de leur existence, tout en soulignant leur interdépendance aussi étouffante que vitale.

 

Décors, costumes et maquillages, tous en noir et blanc, font un clin d’oeil à une esthétique expressionniste, jouant à la fois sur le clownesque et le grave. Des changements de registres qui plaisaient visiblement aux jeunes spectateurs. Ceux-ci furent particulièrement attentifs au monologue de la vieille au sujet de leur fils parti après les avoir accusés d’être « responsables » du sort du monde, d’avoir du « sang sur les mains ». Signe que l’accusation portée par Ionesco dans un contexte d’après-guerre résonne tout à fait dans un monde contemporain qui continue de mener ses guerres et court à sa perte écologique.

 

La danse se permet plus de subtilité à l’arrivée de l’Orateur, dont l’incapacité de parler se traduit ici avec éloquence dans les gestes. On aurait souhaité une chorégraphie encore plus en rupture avec l’univers très (trop ?) près du mime et de l’arlequin-acrobate déployé jusqu’ici. Déception vite balayée par la réaction du public à l’arrivée de ce troisième personnage : « c’est le fils ! » Jolie thèse tout droit sortie de l’imaginaire du public qu’on souhaitait rejoindre.