Les chaises d’Ionesco, entre danse et théâtre

Un moment de la chorégraphie des Chaises, d’après l’œuvre d’Eugène Ionesco
Photo: Rolline Laporte Un moment de la chorégraphie des Chaises, d’après l’œuvre d’Eugène Ionesco

Deux métamorphoses valent parfois mieux qu’une. Voici la pièce Les chaises, d’Eugène Ionesco, transposée dans la danse et adaptée pour le public de 8 à 88 ans. L’auteure Lise Vaillancourt et le chorégraphe Pierre-Paul Savoie y ont trouvé une voie doublement royale pour toucher à l’essence du théâtre absurde.

 

C’est Lise Vaillancourt qui a d’abord eu l’idée de l’adaptation chorégraphique, après avoir donné un cours sur Ionesco à l’École nationale de théâtre. « J’étais fascinée par tous ces auteurs, Beckett, Genet, Ionesco, qui avaient des indications scéniques tellement précises qu’ils décrivaient autant les déplacements des personnages dans l’espace, que leurs gestes, raconte la cofondatrice du Théâtre expérimental des femmes et de l’Espace Go. Dans Les chaises, il y a ça. Et toutes ces indications scéniques sont pour moi des indications chorégraphiques. »

 

« Pour un chorégraphe, c’est du bonbon parce qu’on sent qu’il maîtrise la rythmique de son oeuvre ; tous les crescendos, les suspensions, les vides sont réfléchis », ajoute Pierre-Paul Savoie, qui a aussi adapté Contes pour enfants pas sages de Jacques Prévert à la danse.

 

Aussi sombre que clownesque, la troisième pièce d’Ionesco, créée en 1952, met en scène un couple de vieux (Sylvain Lafortune et Heather Mah) qui s’invente un jeu pour tromper l’ennui. Ils convient des invités invisibles dans une étrange valse de chaises vides jusqu’à l’arrivée de l’Orateur (David Rancourt) qui vient livrer un message d’importance universelle. Personnage qui s’avérera muet. Pièce sur le néant, le vide ontologique, le silence autant que drame personnel aux échos multiples, Les chaises résonne encore dans notre monde actuel.

 

« Ionesco voulait sortir du psychologisme, du théâtre rationnel pour faire un théâtre décalé. Ce rêve d’un théâtre total allait jusqu’à faire des clowneries, des pitreries, des acrobaties, faire en sorte que toute la proposition soit absurde devant le vide, devant l’absurdité du monde, ou devant la mort. La danse parvient à créer ce troisième langage », au-delà du théâtre et du jeu, affirme l’auteure de romans et de pièces pour adultes (Une histoire pour Édouard, Tout est encore possible) comme pour enfants (Le petit dragon, Moi, moi, moi).

 

Imaginaire sur scène

 

Mais Les chaises ne pouvait exister sans le texte, qui reste malgré tout fondateur — jusque dans ses didascalies — de ce théâtre nouveau, né dans la foulée de la Seconde Guerre mondiale, alors que l’espoir en l’humanité volait bien bas. L’auteure a plutôt choisi d’en élaguer environ la moitié pour donner plus de place aux danseurs, écourtant sa durée à 65 minutes. C’est dans ce remaniement, en voyant défiler les personnages fantômes, que lui est apparu tout son potentiel jeune public.

 

« Ionesco voulait redonner le pouvoir de l’imaginaire à la scène, la sortir du champ politique pourri de l’époque et y faire participer le public, explique-t-elle. Alors, je me suis dit que le jeune public, qui se pose tellement de questions, tant philosophiques que métaphysiques, pourrait très bien adhérer au texte de Ionesco. » Elle s’est permis d’adapter les invités fantômes au monde fabuleux des petits. La Belle est devenue la Belle au bois dormant, les journalistes, des animaux journalistes et l’Empereur, le Roi.

 

Pierre-Paul Savoie a lui aussi tenté une première lecture purement gestuelle pour mieux revenir au texte qu’il juge « tellement extraordinaire » qu’on ne pouvait en priver les enfants. Au bout du compte, « c’est une rencontre à 50-50 » entre danse et théâtre, avec des moments qui versent plus dans un univers ou dans l’autre.

 

Après 50 minutes de ce duo arrive l’Orateur muet, qui fait tout culbuter dans la chorégraphie, champ poétique par excellence. « David Rancourt a cocréé la partition chorégraphique du personnage parce que je voulais une autre signature que celle du vieux et de la vieille », indique le chorégraphe.

 

Le rôle muet, bafouillant quelques bribes incompréhensibles, est ainsi devenu une danse qui révèle sans dire. La conclusion fatale — les deux vieux se suicident dans la version originale — est abordée métaphoriquement tout en laissant place à la lumière.

 

« Cet imaginaire que Ionesco souhaitait redonner à la scène, la fin de la pièce fait en sorte qu’on y bascule totalement, dit Lise Vaillancourt, et c’est la danse qui permet de le faire. »