​Les grands drames se cachent parfois dans les petites histoires

Nicolas Cantin crée d’étranges petits objets scéniques. Il ne s’y passe rien ou si peu qu’un spectateur en quête d’émotion forte se demandera ce qu’il est venu faire là. Et pourtant…

Petite pièce de rien (35 minutes) Cheese met en scène Michèle Febvre, fin soixantaine, dans un décor minimal : une chaise, un micro, un masque de singe dont elle s’affuble en début de pièce avant de s’approcher du public pour lui raconter, ou plutôt lui dire, quelques souvenirs de son enfance. Fragments de vie épars, apparemment sans liens et anodins, mais à travers lesquels couve peut-être, en latence, quelque chose de terrible. Toute l’« action » se concentre dans cette latence. « Cheese », comme dans ce sourire sonore un peu factice pour sauver les apparences d’une photo que le temps passé nous fait regarder autrement.

Les grands drames se cachent parfois dans les toutes petites histoires, voire les replis de nos vies ordinaires. En rejouant en boucle, depuis la scène, sur une vieille machine enregistreuse, certains morceaux du récit, Nicolas Cantin arrive à tirer de quelques fragments de vie le microrécit d’une perte, d’une douleur, d’un manque. Sa présence sur scène est à la fois banale et un peu machiavélique : il s’immisce dans le récit qu’il manipule, le rapprochant ou l’éloignant d’une certaine vérité, mais laquelle ? Celle de Michèle Febvre ou celle de son œuvre scénique ?

Michèle Febvre est une ancienne danseuse du temps où la danse québécoise émergeait puis explosait dans les années 1970-1980 ? Devenue historienne de la danse respectée, aujourd’hui à la retraite, elle a rencontré Nicolas Cantin à l’instigation de Katya Montaignac du collectif de La 2e Porte à Gauche, dans le cadre d’un projet de recherche intergénérationnel amorcé en 2012. Sa prestance d’ex-danseuse transparaît subtilement dans ce solo plus soliloque que dansé, qui repose encore une fois grandement sur la forte présence de l’interprète.

Cheese m’a semblé à la fois plus doux et simple et plus psychologiquement complexe que les précédents Grand Singe ou Belles manières. Loin, bien loin de tout effet spectaculaire, le petit objet scénique prend le spectateur à rebrousse-poil en lui donnant si peu de matière scénique. Mais il y a quelque chose d’attirant dans ce silence et ce dépouillement extrême, presque forcé, qui va à l’encontre de tout ce qu’incarne la société actuelle.

Le Devoir
1 commentaire
  • Fabienne Cabado, Regroupement Québécois De La Danse - Abonnée 28 novembre 2013 10 h 33

    Dommage que nous ne puissions lire cette critique dans Le Devoir version papier.

    Dommage pour ces artistes et pour les spectateurs qui n'auront pas eu vent de cette petite merveille sur scène en ces temps...

    Merci et vivement un retour des critiques de danse dans Le Devoir, version papier, qui rejoint plus de lecteurs que les abonnés purs et durs par ailleurs obligés de faire des détours par le Web pour avoir accès à ce qu'il avait l'habitude de trouver dans son Devoir.