Danse - ​Un ready-made chorégraphique

Le solo s’articule autour de deux moments de l’enfance de Michèle Febvre.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Le solo s’articule autour de deux moments de l’enfance de Michèle Febvre.
La rencontre est d’autant plus fertile qu’improbable. Nicolas Cantin, « jeune chorégraphe » à la gestuelle extrêmement minimale, fait équipe avec Michèle Febvre, ex-interprète des premiers temps de la danse québécoise, à l’époque où celle-ci s’éclatait hors des codes. De leur union artistique naît Cheese, « un objet très simple, comme une aquarelle faite rapidement, les doigts dans la conscience », décrit le chorégraphe.

La référence aux arts visuels reviendra ponctuellement dans la bouche de Nicolas Cantin, qui perçoit dans ce nouveau solo — et celui, déjà en branle, qui suivra en 2014 — « des portraits ou plutôt des anti-portraits ou des portraits cubistes ». D’où les guillemets autour du mot chorégraphe pour désigner cet artiste formé en art dramatique et au mime en France avant qu’il n’explore la danse.

Avec Belles manières, Grand singe et Mygale, l’artiste a déconcerté par son style dépouillé jusqu’à l’os et ses interprètes dont la présence irradie de l’absence d’action. Cette mise en scène du rien fait jaillir une humanité brute, quasi anté-historique. Après ces Trois romances, reprises sous ce joli nom à l’Usine C l’an dernier, Cheese annonce la sobriété à la fois douce et incisive de la ligne, du trait. « Comme une calligraphie quotidienne », dira Mme Febvre.

« Michèle est comme une tasse en porcelaine que je laisse tomber, qui casse, et dont on prend les fragments et qu’on essaie de reconstruire. La pièce, ce sont des fragments d’une histoire et il y a un travail de manipulation autour, on joue avec ça… Ce n’est pas une pièce linéaire. » Le solo s’articule plus précisément autour de deux moments de l’enfance de Michèle Febvre.

« J’aime son parti pris, son exigence, confie cette dernière, aujourd’hui historienne de la danse reconnue et professeure associée au Département de danse de l’UQAM. Ça m’intéresse, ce travail où on laisse le spectateur entrer dans un silence qui peut s’éplucher, qui recouvre plein de choses, qui seront très différentes selon les spectateurs, leur âge, leur histoire. »

Leur rencontre est le fruit d’un laboratoire intergénérationnel imaginé par Katya Montaignac, de La 2e Porte à gauche, dans un esprit de recherche, sans but scénique. Mais elle est d’abord humaine pour les jumelés, tous deux des Français expatriés qui ont passé les premiers temps en studio assis à discuter de leurs « amours communes » — les artistes Raimund Hogue, Jérôme Bel. « L’absence d’enjeux a fait qu’il y a eu une respiration au niveau de la rencontre », dit Cantin. Une rencontre « de personne à personne » et non de chorégraphe à interprète, insiste celui qui s’est engagé dans le projet « sans idée préconçue », débarrassé de ses réflexes — de ses obsessions, dira-t-il — habituels. Rien ne les poussait à faire une pièce de leur tête-à-tête. Mais, voilà, le court solo Cheese est né, un titre dont ils ne souhaitent pas livrer le sens.

« J’ai l’impression que ce projet a ouvert un nouveau cycle ou de nouvelles obsessions : partir de la personne, m’intéresser à déplier quelque chose au niveau de son histoire, de sa biographie, explique le “chorégraphe”. Je suis proche du ready-­made en ce moment, c’est la personne pour elle-même. »

Après une suite de pièces plus relationnelles s’ouvre un cycle de solos où les interprètes sont plutôt en relation avec leurs fantômes, leurs mémoires, les absents, leur histoire, leur enfance. Et à nouveau l’analogie avec l’art visuel. « J’aime l’idée d’un enfant qui ferait le portrait un peu déformé de quelqu’un d’autre. »


Cheese
De Nicolas Cantin, du 27 au 30 novembre à l’Usine C.