Victor Quijada, l’intelligence de l’expérience

Quotient empirique aborde la multiplicité de ces expériences croisées, d’hier à demain, toujours enracinées dans l’humain.
Photo: Tim Forbes Quotient empirique aborde la multiplicité de ces expériences croisées, d’hier à demain, toujours enracinées dans l’humain.

Au quotient intellectuel (QI) qui mesure l’intellect, le chorégraphe Victor Quijada oppose Quotient empirique, une oeuvre qui fait la synthèse d’une dizaine d’années d’expérimentations passées à forger la signature du Rubberbandance Group, entre danses urbaines, contemporaine et classique.

 

Passé, présent et futur se confondent lorsque Victor Quijada parle de sa danse. Il évoque le tournant des années 1990, ballotté entre la danse moderne de Twila Tharp et le breakdance qui l’a vu grandir dans son Los Angeles natal. « Cette fenêtre [temporelle], ce clashentre ma vie professionnelle et undergound m’habite et m’influence encore aujourd’hui », confie-t-il au Devoir.

 

Il se revoit aussi en 2002, aux premiers jours du Rubberbandance Group (RBDG), à tenter de jeter des ponts entre les danses urbaines, le monde plus classique des Grands Ballets canadiens qu’il venait de quitter et la danse contemporaine qui faisait vibrer Montréal, adoptée deux ans plus tôt. Fébrile devant tous ces langages qui l’habitaient et s’entrechoquaient, impatient de vivre leur big bang, de forger, à leur confluence, un style nouveau qui les cristalliserait tous.

 

Dix ans et plusieurs collaborations plus tard (avec le Hubbard Street Dance, le Pacific Northwest Ballet, le Scotish Dance Theatre), sa pièce Quotient empirique cueille le fruit mûr du break contemporain dont Montréal est entre-temps devenue un « épicentre », un peu grâce à lui. La nouvelle création a valeur d’anthologie pour le créateur mi-trentenaire.

 

« Quotient empirique, c’est l’addition de toutes mes expérimentations avec la compagnie, confie-t-il. C’est une synthèse profonde et confiante de ce que j’ai accompli depuis 10 ans — pour RBDG, avec les Grands Ballets ou pour d’autres compagnies où j’ai créé des pièces. »

 

Quotient empirique aborde la multiplicité de ces expériences croisées, d’hier à demain, toujours enracinées dans l’humain. « Il y a tout un spectre d’expériences possibles dans les relations humaines, dit-il. On a tous déjà rejeté quelqu’un ou été rejeté par l’autre. Parfois on reçoit, parfois on donne. » Ces différents degrés de nos identités se retrouvent un peu en sous-texte dans l’entrelacement des gestes et des dynamiques de la pièce, qui explore aussi la tension entre l’instinct grégaire et solitaire des humains.

 

Déjà, dans Slicing Static en 2004, le langage hybride de RBDG s’imposait par la grâce étrange et syncopée de sa danse, qui repoussait les limites de toutes ses influences chorégraphiques. Restait alors au créateur à s’approprier l’espace théâtral qu’il avait si radicalement rejeté à sa sortie des Grands Ballets canadiens. AV Input/Output s’ouvrait alors à la vidéo et à une dramaturgie plus affirmée. Gravity of Center explorait les possibilités narratives de sa danse.

 

« J’étais prêt et intéressé à relever le défi d’utiliser des éléments scéniques, décors, costumes, vidéo… En 2002, c’était juste la danse. Le défi était : que puis-je faire de plus avec les mouvements qui viennent de la rue ? Est-ce que je peux changer comment on écoute la musique classique, est-ce que je peux l’utiliser avec le break ? Je voulais aussi casser le côté stérile et élitiste du contemporain ; parfois je travaillais avec des B-boys, parfois avec des danseurs plus classiques. »

 

Passé, présent, futur

 

Ce regard perspectif sur son propre travail est nouveau et émane d’un artiste arrivé à une certaine maturité, qui peut à la fois regarder derrière et devant. Peu importe si c’est l’âge, le fait d’être tout nouveau papa (d’où l’absence remarquée d’Anne Plamondon, codirectrice de RBDG, mais partenaire de vie avant tout) ou sa conception d’un temps non linéaire qui lui donne cet accent de sagesse tranquille…

 

« On ne fait plus partie de la relève, maintenant je vois la relève aller, constate-t-il avec un brin de nostalgie qui déteint sur Quotient empirique. Et c’est très bien car, si le genre du break contemporain se développe, ça donne plus de validité à ce qu’on a construit depuis 2002. » Il s’étonne de voir le chemin parcouru, les ponts jetés de part et d’autre : la technique du break est désormais enseignée au Département de danse de l’UQAM, des écoles (non professionnelles) s’y consacrent. Et il a croisé trois B-boys dans les rangs de l’École de danse contemporaine. Tout cela était impossible il y a 10 ans.

 

Dans Quotient empirique, pour la première fois, il se retire de la pièce comme danseur. « Avant, je n’étais pas prêt. Le style était en moi, pas encore chez les autres. Maintenant, je peux le transmettre aux autres et en garder l’essence. » Car entre-temps, il a développé sa propre méthode Rubberbandance, qu’il aime décrire comme une technique de métamorphose (« shapeshifter »).

 

Sa nouvelle création est d’ailleurs menée par un nouveau groupe de six danseurs — sauf Reia — qui s’entraînent depuis le mois d’août à cette méthode. « C’est le premier groupe de danseurs à qui je transmets cette technique, dit-il. Franklin [Luy] vient du monde acrobatique et de la capoeira, James [Gregg] est de formation plus classique ; tout le monde est différent, mais on parle tous la même langue qui s’est créée avec la compagnie. »

 

Les danseurs de ses pièces précédentes ont contribué à la façonner, et prennent maintenant leur propre envol chorégraphique. Une autre génération de créateur de break contemporain est née. Quatre spectacles présentés à Tangente en témoignent cet automne : ce sont tous des créateurs qui ont frayé d’une manière ou d’une autre avec RBDG.

 

Après l’exploration des éléments théâtraux des dernières pièces, Quotient empirique revient à la pureté du jeu des corps dans l’espace, la lumière et la musique. On travaille ici avec la voix, à travers la déconstruction d’enregistrements classiques, pour construire une nouvelle composition à la manière hop hop : des sons « volés », récupérés pour créer quelque chose de nouveau.

 

Finie la narrativité plus appuyée de Gravity of Center, même s’il cherche toujours, au-delà du plaisir de sculpter les corps dans l’espace, à donner sens et sensibilité à sa gestuelle.

 

« J’aime savoir pourquoi je fais tel mouvement et qu’il ait une qualité émotive. Il y a 40 ans, on se garrochait sur le plancher sans savoir pourquoi, c’était le post-modernisme. Maintenant, on est dans un autre siècle, dans l’âge digital, je pense qu’on peut ramener tout ce qui était dans le passé, toute l’info déjà digérée, y compris le classicisme, le modernisme, le post-modernisme, le contemporain, et l’amener plus loin, le réinventer, le projeter dans l’avenir. »

Passé, présent, futur.