La La La Human Steps vacille

Avec Nouvelle création, La La La Human Steps a reçu le tout premier prix du CALQ pour la meilleure tournée internationale.
Photo: Édouard Lock Avec Nouvelle création, La La La Human Steps a reçu le tout premier prix du CALQ pour la meilleure tournée internationale.

La compagnie du chorégraphe Édouard Lock, qui ravissait encore les publics du monde l’an dernier avec Nouvelle création (2011), perd pied financièrement. Si les difficultés économiques reviennent de manière cyclique chez La La La Human Steps, dans la foulée de ses magistrales tournées mondiales, la situation atteint un seuil critique : le déficit cumulé dépasse aujourd’hui le million de dollars.

 

« On est face à un désastre administratif et financier », indique au Devoir le président du conseil d’administration de la troupe, l’ex-premier ministre Bernard Landry, qui croit toutefois fermement que la compagnie demeure viable si trois conditions sont remplies. « Il faut que les dépenses soient mieux contrôlées et la gestion plus serrée, que le mécénat s’accroisse et que notre coopération jusqu’ici exemplaire avec le Conseil des arts et des lettres du Québec [CALQ] et avec le Conseil des arts du Canada [CAC] se poursuive. »

 

Le CALQ, qui verse à la troupe la plus importante subvention (655 000 $) du secteur de la danse, « suit la situation de très près », indique son porte-parole, Christian O’Leary. La compagnie a reçu une partie de sa subvention. « Le versement du solde dépendra du plan de redressement. On a des principes de bonne utilisation des fonds publics, mais on tient compte de tout l’investissement qui a été fait dans la compagnie au fil des ans. »

 

Une équipe de professionnels en redressement financier travaille d’ailleurs d’arrache-pied et bénévolement à négocier une entente avec les créanciers. Ce travail risque de sceller le destin de la compagnie, qui a même abandonné en octobre le studio qu’elle occupait à Montréal au-dessus du théâtre Rialto depuis 1994. Le propriétaire des lieux, Ezio Carioselli, confirme au Devoir le non-paiement de loyers « substantiels », mais ne lui en tient pas rigueur et se dit persuadé de voir la situation se résorber.

 

Le gouffre est d’ordre financier et non artistique, rappelle M. Landry. « Il va y avoir une petite zone de turbulences, mais il faut sauver ce joyau. » Et pour cause, en posant les jalons de l’avant-garde chorégraphique québécoise et mondiale, Édouard Lock a éveillé les consciences — dont celle de la critique de danse du Devoir — aux possibilités infinies du corps et de la danse. Sa troupe a fait trembler les planches du monde entier avec la danseuse Louise Lecavalier, que ce soit dans Businessman in the process of becoming an angel en 1983, Human Sex en 1985 avec Marc Béland, ou Infante, c’est destroy. Un succès qui s’est renouvelé depuis que le chorégraphe détourne et relit le langage plus classique de la danse avec ses duos ultrarapides et tissés serrés dans Amelia (2002), Amjad (2007) et Nouvelle création, qui incluent toujours un riche apport cinématographique et musical. Édouard Lock a aussi signé le magnifique film Amelia en 2002.

 

Joint au Ballet national de Marseille, Édouard Lock est visiblement troublé par la situation qu’il juge « complexe ». Il se sent incapable de la commenter en quelques mots, alors qu’il est tout entier absorbé par la préparation de sa nouvelle création, dont la première est prévue pour 2015 à Paris, au théâtre de Chaillot. Sans vouloir se désengager, il précise que la conjoncture a évolué sur deux années de tournée. « Il y a des choses que j’ai apprises très tardivement », dit-il. Il se dit fier d’avoir offert de « bonnes conditions salariales » à son équipe de danseurs.

 

Cycles vicieux

 

En mai dernier, Le Devoir a rapporté un déficit de quelque 300 000 $ pour l’année 2011-2012. Rien ne filtrait sur 2012-2013, qui coiffait une si spectaculaire tournée à l’étranger que la troupe raflait le tout premier prix du CALQ pour la meilleure tournée internationale en novembre 2012.

 

À tournée magistrale, déficit remarquable ? Le problème semble cyclique chez La La La Human Steps. Si la tournée rapporte gros, elle entraîne aussi de lourdes dépenses. Le budget de fonctionnement d’une année de tournée est décuplé par rapport à celui d’une année de création, où on se serre plus la ceinture. « C’est la dynamique de la compagnie, de par son profil et ses cycles de production », affirmait au printemps la directrice générale, Anik Dorion-Coupal, qui a quitté le navire depuis.

 

Le scénario rappelle celui de 2004, au lendemain de la virée mondiale d’Amelia, où la troupe s’activait à éponger 650 000 $ de déficit cumulé. La plus récente tournée s’est elle aussi révélée « très négative sur le plan financier, dit M. Landry, arrivé en poste au printemps alors que la situation déficitaire pesait déjà lourd. La création a été très appréciée, les salles étaient remplies, mais les frais ont été plus élevés : il y a eu des accidents, des maladies, les variations monétaires de l’euro… »

 

Rappelons que les organismes en danse jonglent assez régulièrement avec des déficits. La Fondation Jean-Pierre Perreault a aussi dû confronter ses créanciers en 2005, après la tournée d’adieu au chorégraphe de Joe, mort en 2002. Certains invoquaient alors, au-delà du problème de gouvernance, le manque de financement public chronique en danse…

 

L’aide à la tournée fait d’ailleurs partie des programmes politiques de la plupart des partis en matière culturelle. Édouard Lock se souvient du choc des coupes fédérales de 2008 dans ce secteur. « Quand un gouvernement investit pour créer une oeuvre, c’est cohérent que l’investissement continue pour que cette oeuvre soit diffusée. »

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